La miséricorde constitue l’un des attributs les plus sublimes et les plus éminents de Dieu, se situant à l’opposé parfait de la colère et de la rigueur divines. Elle revêt, dans l’Essence divine, une signification bien plus vaste et plus profonde que la simple sensibilité humaine. Chez Dieu, cet attribut désigne l’acte volontaire d’accorder la subsistance, de déverser les bienfaits, d’accorder le pardon et d’orchestrer toutes les formes de grâce et de sollicitude envers Ses créatures. Étant donné que la miséricorde de Dieu est infinie, l’islam déconseille vivement à ceux qui ont commis des péchés et causé du tort à leurs propres âmes de désespérer de la miséricorde divine. Au contraire, la porte du repentir reste toujours ouverte. Le présent article se propose d’examiner les différentes facettes de cette miséricorde infinie à travers le prisme du noble Coran et des réflexions des penseurs et exégètes de l’islam.
Le concept de miséricorde divine
La miséricorde divine se déploie selon deux dimensions majeures et complémentaires : la miséricorde universelle et la miséricorde spécifique. La première englobe l’ensemble de la création, sans distinction, régissant l’univers et assurant la vie et la subsistance à toute chose. La seconde, quant à elle, est réservée aux croyants sincères et à ceux qui œuvrent dans la voie de la piété ; elle se manifeste par des faveurs particulières, l’agrément divin et la félicité éternelle dans l’au-delà. Une compréhension juste et approfondie de ce concept est fondamentale. Elle joue un rôle déterminant non seulement dans la connaissance des noms et attributs de Dieu, mais aussi dans l’édification de la relation spirituelle qui lie l’homme à son Créateur. C’est à la lumière de cette espérance en la miséricorde infinie que le croyant trouve la force d’avancer sur le chemin de la perfection.
La miséricorde de Dieu est un attribut essentiel et éternel, intrinsèquement lié à Son Essence divine ; elle a toujours existé et existera éternellement. Dans le noble Coran, Dieu Se présente Lui-même par l’attribut « Ar-Rahmân Ar-Rahîm » (Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux), soulignant ainsi l’immensité et l’universalité de Sa miséricorde. Si cette miséricorde englobe tous les êtres de l’univers, le degré de bénéfice que chaque créature en tire dépend de sa capacité de réception, déterminée par sa foi et ses bonnes actions. Ceux qui croient en Dieu et accomplissent de bonnes œuvres jouissent de Sa miséricorde particulière et trouvent le bonheur aussi bien dans ce bas-monde que dans l’au-delà.
Lorsque l’attribut de miséricorde est attribué à Dieu, il est interprété comme l’expression de Sa bienfaisance et de Sa générosité absolue envers Ses serviteurs.[1] Dans la théologie chiite, la miséricorde est définie comme l’effusion de biens et de bénédictions sur les nécessiteux, accompagnée de l’aide apportée à ceux-ci pour subvenir à leurs besoins. La miséricorde divine se distingue par trois caractéristiques fondamentales : la totalité, l’universalité et la perfection. La totalité signifie que Dieu entend combler l’intégralité des besoins et remédier à toutes les faiblesses des nécessiteux. L’universalité signifie que la miséricorde divine s’étend à la fois aux vertueux et aux rebelles, aux croyants et aux non-croyants, dans ce monde ici-bas. Enfin, la perfection signifie que, contrairement aux humains compatissants dont l’émotion peut s’épuiser, Dieu ne ressent ni fatigue ni peine dans l’acte de faire le bien ; Sa miséricorde est constante et inépuisable.[2]
La miséricorde de Dieu est la manifestation concrète de Sa volonté et de Son décret dans l’univers. Cette sollicitude ne se limite pas aux humains ; elle embrasse tous les êtres de l’existence. On peut donc affirmer que la miséricorde divine constitue le fondement et la base même de la création, le but ultime de cette dernière étant d’amener les êtres vers la plénitude de leur perfection et leur bonheur véritable. La miséricorde divine se manifeste ainsi sous des formes multiples : tant par les bienfaits matériels et spirituels que par la guidance, l’orientation et l’inspiration accordées aux serviteurs pour les mener vers le salut.
Les catégories de la miséricorde divine
L’un des enseignements les plus importants du noble Coran est l’invitation à l’espoir en la miséricorde divine. Dieu invite constamment Ses serviteurs à placer leur confiance en Sa miséricorde et leur enjoint de ne jamais désespérer de celle-ci. Même ceux qui ont commis des péchés capitaux ne doivent pas sombrer dans le désespoir, car Il est Celui qui accepte le repentir et qui est infiniment Miséricordieux ; Il pardonne tous les péchés de ceux qui reviennent sincèrement vers Lui. Allah dit dans le Saint Coran : « Dis : « Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Car Allah pardonne tous les péchés. Oui, c’est Lui le Pardonneur, le Très Miséricordieux. »[3]
Ce verset indique clairement que le désespoir de la miséricorde et du pardon d’Allah constitue l’un des plus grands péchés et est classé parmi les péchés majeurs. En effet, ce défaut moral prend racine dans des croyances erronées concernant la miséricorde et la toute-puissance divines, et peut conduire l’individu jusqu’à la mécréance (kufr) et au nihilisme. C’est pour cette raison que l’Imam Ali (que la paix soit sur lui) a dit : « Parmi les plus grands péchés majeurs auprès de Dieu figurent le désespoir du secours de Dieu t de perdre espoir en Sa miséricorde. »[4] Ainsi, l’espoir en la miséricorde divine incite l’homme à toujours s’efforcer de se réformer intérieurement et à s’éloigner des péchés.
Pour approfondir cette notion, il convient de distinguer deux formes de miséricorde : la miséricorde universelle et la miséricorde spécifique. La miséricorde universelle (Ar-Rahmaniyya) est une grâce englobante et infinie qui s’étend à toute l’existence. Elle inclut tous les êtres sans distinction, qu’ils soient croyants ou mécréants. En d’autres termes, la miséricorde universelle est la bienveillance générale divine dont toutes les créatures bénéficient, telle que la vie, la subsistance et les bienfaits de ce monde. Quant à la miséricorde spécifique (Ar-Rahimiyya), il s’agit d’une miséricorde particulière qui ne concerne que les pieux et les vertueux. Cette miséricorde est le fruit de la foi sincère et des bonnes actions ; elle est réservée aux croyants et se manifestera par des faveurs spécifiques dans l’au-delà. Certains versets du Coran font référence à cette miséricorde spécifique[5], tandis que d’autres évoquent la miséricorde universelle.[6]
Les manifestations de la miséricorde dans ce monde et dans l’au-delà
La foi en Dieu n’est pas une simple conviction spirituelle réservée à l’au-delà ; elle produit également des effets tangibles et des bénédictions dans le monde d’ici-bas. En effet, la foi est la source de l’honneur et de la dignité véritables dans les deux mondes.[7] Ceux qui vivent selon la foi et accomplissent de bonnes œuvres dans ce monde s’assurent une place au sein de la miséricorde divine dans l’au-delà. En d’autres termes, la foi agit comme la clé ouvrant les portes du Paradis et permettant la jouissance de ses délices éternels. L’honneur au Jour de la Résurrection symbolise le salut et la victoire dans l’épreuve divine ; il indique que le croyant a réussi cet examen existentiel et s’est montré digne de recevoir la miséricorde et le pardon divins.
Cette miséricorde de Dieu est un attribut englobant et vaste qui inclut toutes les créatures. Elle est éternelle, infinie, sans limite ni frontière. Dieu est Ar-Rahmân (le Tout Miséricordieux) et Ar-Rahîm (le Très Miséricordieux), et Il cherche constamment à accorder Sa grâce et Sa sollicitude à Ses serviteurs. Il ne laisse jamais les pécheurs désespérer de Sa miséricorde, leur offrant toujours l’opportunité de se repentir et de revenir vers Lui. Cette vaste miséricorde témoigne de la bonté infinie de Dieu envers Ses créatures et maintient vivant l’espoir dans les cœurs. Parmi les moyens les plus efficaces de se rapprocher de cette miséricorde divine figure la gratitude pour les bienfaits accordés.[8] Ceux qui apprécient les dons de Dieu et les utilisent avec sagesse méritent d’en recevoir davantage. La gratitude ne doit pas se limiter aux paroles, mais doit se traduire par des actes : l’homme doit démontrer sa reconnaissance par une conduite vertueuse et en utilisant ces bienfaits pour satisfaire Son Créateur.
Le noble Coran dépeint diverses manifestations concrètes de cette miséricorde. L’une des plus évidentes est la création de l’homme et de l’univers. Dieu a créé l’homme comme la plus noble des créatures, l’a doté de capacités exceptionnelles et l’a entouré de nombreux bienfaits. De plus, Il a soumis l’univers à l’homme de telle sorte que toute la création concoure à son service. Une autre manifestation majeure est la révélation du noble Coran ; Dieu l’a fait descendre comme guide pour l’humanité vers le bonheur et le salut, y exposant des lois et des commandements dont l’application conduit à la félicité dans ce monde et dans l’au-delà.
Le lien entre la miséricorde et la sagesse divine
La miséricorde de Dieu est indissociable de Sa sagesse. En effet, La sagesse divine exige que les pécheurs soient tenus pour responsables de leurs propres actes et châtiés (sauf dans des cas particuliers où le pardon intervient), car Dieu est non seulement Miséricordieux, mais aussi Sage. Ses actes sont toujours fondés sur une sagesse absolue et Il n’accomplit rien en vain. Dieu accorde Sa miséricorde à Ses serviteurs dans la mesure où la sagesse l’exige ; toutefois, cette sagesse peut impliquer que certains soient châtiés et que d’autres ne bénéficient pas de la guidance, car la miséricorde divine ne procède pas d’une tendresse émotionnelle ou d’influences matérielles passagères. Elle signifie plutôt l’octroi de bienfaits là où la personne en est digne.
Ainsi, la miséricorde universelle (Ar-Rahmaniyya) de Dieu n’est pas incompatible avec le châtiment des mécréants ni avec leur absence de guidance. La sagesse divine exige que chacun reçoive une récompense ou un châtiment en fonction de ses actes et de son comportement. Cela ne constitue nullement une contradiction avec la miséricorde divine, mais en représente plutôt l’expression la plus juste, alliant justice et miséricorde. En effet, si Dieu accordait Sa miséricorde à tous indistinctement, sans égard pour leurs œuvres, Il commettrait une injustice envers les vertueux qui ont peiné pour mériter Sa faveur.
Le rôle du libre arbitre humain dans le bénéfice de la miséricorde divine
Les actes et comportements de l’homme produisent toujours des résultats et des répercussions spécifiques inévitables. Une bonne action engendre une plus grande clairvoyance (Furqân), un succès accru et une guidance renforcée vers Dieu, favorisant ainsi l’accomplissement d’œuvres encore meilleures. Le Coran énonce à ce sujet : « Ô vous qui croyez ! Si vous craignez Allah, Il vous accordera la faculté de discerner (entre le bien et le mal), vous effacera vos méfaits et vous pardonnera. Et Allah est le Détenteur de l’énorme grâce »[9]; c’est-à-dire que si l’homme adopte la piété, Dieu lui accordera la capacité de distinguer le vrai du faux et illuminera son cœur par la clairvoyance spirituelle. Inversement, si l’homme s’obstine dans le vice, l’obscurité et la dureté de son cœur s’intensifient, le poussant inéluctablement vers davantage de péchés, parfois jusqu’au déni total de Dieu. Le Coran met en garde : « Puis, mauvaise fut la fin de ceux qui faisaient le mal, ayant traité de mensonges les versets d’Allah et les ayant raillés »[10] ; c’est-à-dire qu’en définitive, ceux qui s’engagent dans la mauvaise action en viennent à rejeter les signes de Dieu et à s’en moquer.
Ainsi, le choix entre la voie du bien et celle du mal est entièrement entre les mains de chaque être humain. Doté du libre arbitre, l’homme a la capacité de choisir le chemin du bonheur éternel ou celui du malheur. S’il choisit la voie de l’obéissance et de la servitude envers Dieu, il bénéficiera de la miséricorde divine et sera guidé vers la perfection et la félicité. Mais s’il choisit la voie du péché et de la désobéissance, il s’éloignera de la miséricorde divine et sera inévitablement conduit vers la perdition et le malheur.
La guidance et l’égarement à la lumière de la miséricorde divine
La guidance et l’égarement ne sont jamais imposés par la force ; ils sont les conséquences naturelles du libre arbitre de l’être humain. La guidance divine signifie l’établissement des moyens et des conditions propices au bonheur, tandis que l’égarement (Idlâl) signifie la suppression de ces conditions favorables. Or, l’octroi ou le retrait de ces moyens découlent directement des actes de l’homme lui-même. Ainsi, si Dieu accorde à quelqu’un la réussite dans la guidance ou l’en prive un autre, cela est la conséquence directe de ses propres œuvres et ne contredit en rien la miséricorde divine. Prenons l’exemple d’un homme qui s’approche d’un précipice ou d’une rivière dangereuse : plus il s’en approche, plus ses pas deviennent glissants et incertains, et plus le risque de chute augmente ; inversement, plus il s’en éloigne, plus sa démarche devient ferme et assurée.[11] Il en va de même pour la guidance et l’égarement. Ces deux états sont indissociables et résultent tous deux des actes et des choix de l’homme. Dieu a éclairci le chemin de la guidance pour l’ensemble de l’humanité et en a fourni les moyens. Mais c’est à l’homme qu’il revient, par son libre arbitre, d’emprunter ce chemin ou de s’en détourner. L’égarement, quant à lui, est le fruit de mauvais choix et du suivi aveugle des passions.
Conclusion
La miséricorde divine, infinie et éternelle, constitue le cœur battant de la foi islamique et le refuge ultime de toute créature. Loin d’être une simple indulgence passive, elle se manifeste comme une invitation incessante au retour, au repentir sincère et à l’élévation spirituelle, car Allah, Ar-Rahmân Ar-Rahîm, a prescrit à Lui-même la miséricorde et ouvre grand la porte du pardon à quiconque, même après de lourds égarements, choisit de revenir vers Lui avec humilité et espoir. Cet espoir n’est pas une illusion confortable, mais une force active qui pousse le croyant à conjuguer crainte révérencielle et confiance joyeuse, à multiplier les bonnes œuvres, la gratitude et la piété, sachant que chaque pas vers la lumière attire davantage de guidance et de faveurs particulières. Ainsi, en cultivant cet espoir en la Rahma divine, l’âme humaine transcende ses faiblesses, trouve la paix intérieure dans ce monde et s’oriente résolument vers sa perfection et son bonheur véritable, car la miséricorde d’Allah englobe tout, surpasse tout et, in fine, triomphe toujours pour celui qui ne désespère jamais de Son immense générosité.
Notes:
[1] Mufradât Alfâz al-Qur’ân, p. 191.
[2] Fayd Kâshânî, Muhammad Muhsin ibn Shâh Murtadâ, ‘Ilm al-Yaqîn fî Usûl ad-Dîn, vol. 1, p. 159.
[3] Sourate az-Zumar, 39 : 53
[4] al-Muttaqī al-Hindī, Kanz al-ʿUmmāl fī Sunan al-Aqwāl wa al-Afʿāl, ḥadith n° 4325.
[5] Sourate Al-‘Ankabût 29 : 21.
[6] Sourate Yâ-Sîn, 36 : 22.
[7] Makârim Shîrâzî, Nâsir, Tafsîr Namûna, vol. 3, p. 68
[8] Tabâtabâ’î, Muhammad Husayn, Al-Mîzân fî Tafsîr al-Qur’ân, traduction Mousavi Hamadâni, vol. 3, p. 579
[9] Sourate Al-Anfâl, 8 : 29.
[10] Sourate Ar-Rûm, 30 :10.
[11] Nasser, Makârim Shîrâzî, Tafsîr Nemûne, vol. 1, p. 151
Références:
- Al-Muttaqī al-Hindī, Kanz al-ʿUmmāl fī Sunan al-Aqwāl wa al-Afʿāl, Beyrouth, Ar-resalat, 1989
- Fayd Kâshânî, Muhammad Muhsin ibn Shâh Murtadâ, ‘Ilm al-Yaqîn fî Usûl ad-Dîn, Qom : Bidar, 1998.
- Makārem Shīrāzī, Nasser, Payām-e Qurʾān (tafsīr mawḍūʿī), Qom : Nasl-e Javān, 1990.
- Makârim Shîrâzî, Nasser, Tafsîr Nemûne, Téhéran : Dar al-Kutub al-Islamiyya, 1989.
- Rāghib al-Iṣfahānī, Ḥussein ibn Moḥammad, Mufradât Alfâz al-Qur’ân, s.l., Dar al-Kutub al-Arabi, s.d.
- Tabâtabâ’î, Mohammad Hussein, Al-Mîzân fî Tafsîr al-Qur’ân, trad. Mousavi Hamadâni, Qom : Bureau des Publications Islamiques, 1981