L’épreuve divine constitue une loi immuable et perpétuelle qui régit l’ordre de l’existence et s’étend à l’ensemble des êtres humains, prophètes et saints compris. Pourquoi Dieu nous soumet-Il à l’épreuve ? Non pour apprendre quoi que ce soit — Lui qui est l’Omniscient, le Parfaitement Autosuffisant, à qui rien n’échappe —, mais pour des finalités sublimes chargées de sagesse. Ces épreuves divines revêtent des formes multiples : la grâce et l’abondance autant que la difficulté et l’affliction, et elles empruntent les voies les plus diverses. Elles sont toujours proportionnées à la capacité, au rang et aux besoins propres de chaque individu ou communauté. Cette loi divine, à laquelle nul ne saurait se soustraire, joue un rôle déterminant dans le destin eschatologique de l’humanité ; et croire en elle transforme en profondeur la façon dont l’homme affronte les vicissitudes de l’existence.
Les instruments de l’épreuve divine
Dans la vision coranique, l’épreuve divine est une tradition universelle qui embrasse toutes les dimensions de la vie humaine. Elle ne se réduit pas aux difficultés, aux privations et aux maux apparents ; bien au contraire, les bienfaits, les grâces, les réussites et les prospérités de ce monde peuvent tout autant en constituer le terrain. Dieu Très-Haut, dans Sa sagesse infinie, éprouve l’être humain par des voies multiples. Il dit dans Son Livre : « Toute âme doit goûter la mort. Nous vous éprouverons par le mal et par le bien [à titre] de tentation. Et c’est à Nous que vous serez ramenés. »[1] Ce verset ainsi que d’autres embrassent les instruments les plus divers de l’épreuve : la mort et la vie,[2] les inégalités de rang social[3] et de condition mondaine, la pauvreté et la richesse, la souffrance et l’aise, les biens matériels, les enfants,[4] la faim[5], la maladie, les attraits et les ornements de ce monde, voire des grâces extraordinaires et inattendues.
Chacun de ces éléments révèle une facette de la vérité intérieure de l’homme : la pauvreté met à l’épreuve la patience et la confiance en Dieu ; la richesse éprouve la gratitude, la générosité ou l’attachement au monde ; le pouvoir et le prestige font apparaître l’orgueil ou l’humilité ; la maladie et la souffrance mettent en lumière la persévérance et la prise de conscience de la fragilité existentielle ; les enfants et les ornements de ce monde mesurent le degré d’attachement ou d’oubli de Dieu. C’est pourquoi nulle situation ni nul événement de la vie humaine n’échappe au domaine de l’épreuve divine : tout incident peut devenir un creuset d’examen, de croissance, de rectification et de perfectionnement.
Sur le plan du sens, le terme arabe ibtilā’ renvoie à deux significations fondamentales : révéler l’état intérieur de la personne éprouvée, et mettre en lumière les qualités ou les défauts qui demeuraient enfouis en elle. Lorsque ce terme est appliqué à Dieu Très-Haut, il ne saurait signifier la découverte d’une chose ignorée — car l’Essence divine est le Savant absolu et rien ne Lui est caché. L’épreuve divine désigne alors la création d’un contexte dans lequel les aptitudes, les intentions et les penchants intérieurs de l’homme se manifestent concrètement dans l’espace de l’action. C’est précisément pour cette raison que le Coran souligne que le balā’ (l’épreuve divine) se réalise aussi bien à travers les bienfaits qu’à travers les difficultés — témoignant de l’étendue, de l’universalité et du rôle éducatif de cette sunna divine dans la vie individuelle et collective.
L’étendue universelle de l’épreuve divine
L’épreuve divine n’épargne personne. Elle englobe l’ensemble des êtres humains, croyants comme non-croyants, et ne fait grâce ni aux prophètes ni aux saints de Dieu ; elle les soumet au contraire à des épreuves d’un niveau supérieur, afin qu’ils accèdent à des perfections et à des degrés spirituels plus élevés. Le Coran nous rappelle qu’Abraham (as) n’accéda au rang d’imam qu’après avoir triomphé d’épreuves multiples : « Et [rappelle-toi] quand ton Seigneur éprouva Abraham par des ordres [des commandements] et qu’il les eut accomplis. Alors Dieu dit : « Je vais faire de toi un Imam pour les gens » ».[6] De même, de grands prophètes tels que Moïse, David, Salomon et Job (as) furent éprouvés sous des formes diverses, tantôt par les maux et les difficultés, tantôt par les grâces et les bienfaits.[7] L’Imam Jafar al-Sâdiq (as) a dit : « Certes, les gens les plus durement éprouvés sont les prophètes, puis ceux qui les suivent en piété, puis les suivants… »[8]
Cette universalité démontre qu’aucun être humain, quelle que soit sa condition, n’est à l’abri de cette loi divine, et que chacun est soumis à l’épreuve divine selon sa propre capacité et son rang. L’Imam al-Sâdiq (as) explique également pourquoi les prophètes souffrent tant : « Dieu éprouve le croyant à la mesure de ses bonnes actions. Celui dont la foi est correcte et dont les actions sont bonnes, ses épreuves se durcissent. »[9]
Les épreuves familiales
L’épreuve divine peut parfois toucher simultanément plusieurs membres d’une même famille. Ces épreuves-là mettent à l’épreuve les liens familiaux ainsi que la foi et la soumission des membres à la volonté divine. L’exemple le plus éloquent en est l’histoire d’Abraham (as) et de son fils Ismaël (as), tous deux confrontés en même temps à une grande épreuve divine. Abraham (as) vit en songe qu’il immolait son fils et en fit part à Ismaël (as) : « Mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Qu’en penses-tu ? »[10] Et Ismaël (as) lui répondit avec une parfaite soumission et sérénité : « Mon père, fais ce qui t’est ordonné. Tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des patients. »[11] Cette épreuve mit en lumière non seulement la foi d’Abraham (as) dans l’immolation de son fils, mais aussi la soumission et la patience d’Ismaël (as), illustrant comment une famille peut se soumettre tout entière au commandement divin. Ces épreuves, au-delà de leur dimension individuelle, revêtent des aspects sociaux et éducatifs, et peuvent servir de modèles pour d’autres familles.
Les épreuves des nations et des peuples
L’épreuve divine ne se cantonne pas à la vie privée des individus ; elle soumet parfois collectivement tout un peuple ou une nation à l’épreuve. Ces épreuves divines sont conçues pour mesurer la foi, la cohésion, l’obéissance et la persévérance d’une société face aux défis et aux commandements divins. Le Coran offre de nombreux exemples de ce type d’épreuves : le peuple des Bani Israël, mis à l’épreuve par le veau d’or façonné par le Samaritain, dont beaucoup échouèrent.
En effet, le Coran évoque ce sujet en ce terme : « Moïse dit à son peuple : « Ô mon peuple, vous vous êtes faits du tort à vous-mêmes en prenant le Veau pour idole… »[12] Le Coran précise plus loin en disant: « [Dieu] dit : « Nous avons mis ton peuple à l’épreuve après ton départ, et le Samaritain les a égarés ». »[13] le peuple de Thamoud, éprouvé par l’envoi de la chamelle comme miracle et signe de leur foi, Dieu dit à ce sujet : « Nous allons leur envoyer la chamelle comme épreuve. Surveille-les donc et sois patient. »[14]
Ce peuple fut anéanti pour sa rébellion ; et encore le peuple de Salomon (as), mis à l’épreuve divine par les deux anges Hārūt et Mārūt. Le Coran dit à cet égard : « […] Mais ceux-ci n’enseignaient rien à personne, qu’ils n’eussent dit d’abord : « Nous ne sommes qu’une tentation [une épreuve divine] : ne sois pas mécréant ! » »[15] Ces épreuves divines collectives démontrent que la responsabilité et les conséquences des actes ne sont pas seulement d’ordre individuel ; elles peuvent sceller le destin d’une nation entière et constituer des leçons édifiantes pour les générations futures. Ces épreuves offrent aux sociétés l’occasion de montrer leur capacité à faire face aux défis et leur fidélité aux principes divins.
La sagesse et les finalités de l’épreuve divine
Dieu Très-Haut étant l’Autosuffisant absolu et l’Omniscient de toutes choses, manifestes ou cachées, l’épreuve qu’Il fait subir à Ses créatures ne vise jamais à dissiper Son ignorance ni à découvrir ce qu’Il ne connaîtrait pas. Le Coran dit à cet égard : « C’est Lui qui détient les clés de l’Inconnaissable. Nul ne les connaît si ce n’est Lui. »[16] Les clés de l’invisible sont en Sa possession, et rien ne saurait échapper à Sa connaissance.
Le grand théologien chiite le Cheikh Al-Mufid dans son ouvrage Tashih al-I’tiqadat explique que le terme Ibtilā’ (épreuve) lorsqu’il est attribué à Dieu signifie le fait de soumettre l’homme à des obligations et des situations pour que sa réprobation ou son mérite devienne un fait accompli, et non pour que Dieu sache, car Dieu sait tout de toute éternité. Ainsi, la sagesse et la philosophie des épreuves divines poursuivent donc d’autres finalités sublimes, toutes orientées vers la perfection et le bonheur de l’être humain et vers la réalisation de la justice divine. Ces finalités revêtent une importance capitale non seulement pour Dieu, mais aussi pour l’homme lui-même et pour les autres créatures.
Révéler l’intérieur des âmes et distinguer les bons des mauvais
L’une des principales sagesses de l’épreuve divine consiste à révéler l’intérieur des êtres humains et à distinguer les bons des mauvais. En effet, Dieu dit dans le Saint Coran : « Certes, Nous vous éprouverons pour connaître ceux d’entre vous qui combattent (pour la cause de Dieu) et ceux qui endurent, et pour éprouver vos nouvelles »[17] Cette distinction signifie « rendre visible de manière observable, tangible et précise les caractéristiques et l’intérieur des personnes », ce qui conduit à une différenciation concrète et à l’établissement du mérite au regard de la rétribution. Ainsi, la distinction ne joue pas simplement un rôle indicatif — comme une balance dans les épreuves humaines —, mais aboutit à la manifestation effective des actes et des qualités intérieures.
La guerre et le djihad, par exemple, constituent une épreuve pour faire connaître les vrais combattants et distinguer les croyants sincères des hypocrites. Le Saint Coran Dit à cet égard : « Allah n’est point tel qu’Il laisse les croyants dans l’état où vous êtes jusqu’à ce qu’Il distingue le mauvais du bon. Et Allah n’est point tel qu’Il vous dévoile l’Inconnaissable. »[18] Les pertes matérielles et humaines offrent un cadre pour identifier les patients et les endurants.
Le Saint Coran dit : « Très certainement, Nous vous éprouverons par un peu de peur, de faim et de diminution de biens, de personnes et de fruits. Et fais la bonne annonce aux endurants. »[19] Parfois, la richesse et la grâce servent d’instrument d’épreuve divine afin de différencier les reconnaissants des ingrats « Cela provient de la grâce de mon Seigneur, pour m’éprouver si je suis reconnaissant ou si je suis ingrat. »[20]
L’épreuve divine et l’éduquer de croyants
L’épreuve divine est un programme d’action éducatif et pédagogique que Dieu met en œuvre afin d’éduquer et de former les croyants, et de faire éclore les potentialités susceptibles de mener au bonheur ou au malheur de l’être humain. L’imam Ali (as) a dit : « Dans les vicissitudes du destin, se révèle la trempe des hommes. »[21] Cette parole illustre avec clarté le rôle éducatif de l’épreuve divine. Par ailleurs, il est rapporté du Prophète (pslf) : « Lorsque Dieu aime un serviteur, Il le soumet à l’épreuve et à l’affliction ; et si Son amour pour lui est extrême, Il le réduit à l’état d’anéantissement — c’est-à-dire qu’Il ne lui laisse ni bien ni enfant. »[22] Ce hadith montre que les épreuves sont parfois le signe de l’amour divin et le moyen d’élever le rang du serviteur.
Mériter la récompense et le châtiment dans l’au-delà
L’une des autres finalités fondamentales de l’épreuve divine est de préparer les conditions du mérite à la récompense du paradis ou au châtiment de l’enfer. Des versets coraniques précisent que, pour entrer au paradis et échapper à l’enfer, il ne suffit pas de dire « Nous avons cru » le Coran dit à cet égard : « Est-ce que les gens pensent qu’on les laissera dire : « Nous croyons ! » sans les éprouver ? » [23] ; il faut que les êtres humains soient éprouvés et manifestent leurs meilleurs actes, afin qu’il soit établi qui, parmi nous, se comporte le mieux dans le domaine où il est mis à l’épreuve divine. Bien que Dieu connaisse l’être humain mieux qu’il ne se connaît lui-même, Il l’éprouve afin que les actes qui fondent la récompense et le châtiment se manifestent de lui, et que la preuve soit accomplie contre lui.
L’imam Ali (as) précise que la sagesse divine exige que Dieu ne demande pas compte aux hommes sur la base de Sa connaissance de ce qu’ils recèlent en eux-mêmes, mais qu’Il les juge d’après leurs actes.[24] Cela signifie que l’épreuve divine est une occasion de manifestation des actes librement accomplis par l’être humain, lesquels constituent le fondement de la justice divine dans la rétribution et le châtiment. Ainsi, l’épreuve divine n’est pas seulement un processus éducatif, mais un système équitable pour déterminer le destin eschatologique des êtres humains.
Conclusion
À la lumière de tout ce qui précède, l’épreuve divine n’est pas une punition aveugle ni un caprice du destin. Elle est un appel. Un appel à nous élever, à nous purifier, à nous rapprocher de Dieu. Chaque difficulté qui frappe notre cœur, chaque grâce qui illumine notre vie, chaque perte qui nous arrache les larmes — tout cela est une main tendue par le Très-Haut vers Ses créatures, une invitation à découvrir en nous des ressources insoupçonnées de foi, de patience et de gratitude.
Rappelons-nous qu’Abraham (as) ne devint l’ami de Dieu qu’au terme d’épreuves qui l’auraient brisé sans sa soumission absolue. Rappelons-nous que le Prophète (pslf) et les Imams (as) ont traversé les tribulations les plus sévères — non pas malgré leur proximité avec Dieu, mais précisément à cause d’elle. L’épreuve divine est la marque de l’élection divine, la forge dans laquelle se sculpte l’âme du croyant.
Alors, lorsque l’épreuve divine frappe à votre porte, ne la fuyez pas. Accueillez-la avec la certitude que derrière elle se cache une sagesse que votre regard limité ne perçoit pas encore. Rappelez-vous la parole de Dieu :« Très certainement, Nous vous éprouverons […] Et fais la bonne annonce aux endurants — ceux qui, lorsqu’un malheur les atteint, disent : « Certes, nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons. » »
Que Dieu nous accorde la patience dans l’épreuve, la gratitude dans la grâce, et la sagesse de lire, dans chaque événement de notre vie, le signe de Sa présence et de Sa miséricorde. Qu’Il nous compte, au Jour du Retour, parmi ceux qui ont su traverser cette vie avec foi, dignité et droiture.
Notes:
[1] Sourate Al-Anbiya, 21:35,
[2] Sourate Al-Mulk, 67:2
[3] Sourate Al-An’am, 6:165
[4] Sourate Al-Anfal, 8:28
[5] Sourate Al-Baqarah, 2:155
[6] Sourate Al-Baqarah, 2:124
[7] Sourate An-Naml, 27:40
[8] Al-Kâfî, vol. 2, p. 252
[9] Ibid.
[10] Sourate Aṣ-Ṣāffāt, 37 : 102
[11] Sourate Aṣ-Ṣāffāt, 37 : 102
[12] Sourate Al-Baqarah, 2:54
[13] Sourate Taha, 20:85
[14] Sourate Al-Qamar, 54 :27
[15] Sourate Al-Baqarah, 2 :102
[16] Sourate Al-An’am, 6:59
[17] Sourate Muhammad, 47:31
[18] Sourate Al-Imran, 3:179
[19] Sourate Al-Baqarah, 2:155
[20] Sourate An-Naml, 27:40
[21] Ghurar al-Hikam wa Durar al-Kalim (Hadith n° 6211).
[22] Al-Kafi (de Cheikh al-Kulayni), Vol. 2, « Chapitre sur l’épreuve du croyant » (Bab Ibtila’ al-Mu’min)
[23] Sourate Al-Ankabut, 29:2
[24] Nahj al-Balāgha, Sagesse 93.
Références:
1. Nahj al Balagha
2. Abd al-Wāḥid ibn Muḥammad al-Tamīmī al-Āmidī, Ghurar al-Hikam wa Durar al-Kalim, Dār al-Kitāb al-Islāmī, Qom, 1989
3. Cheikh al-Kulayni, Al-Kafi, Dār al-Kutub al-Islāmiyya, Téhéran, 1986