Le fait que le lieu exact de la tombe de Fatima al-Zahra (as), fille bien-aimée du Prophète de l’Islam (pslf) et épouse de l’Imam Ali (as), demeure inconnu jusqu’à nos jours est une question qui revêt une portée théologique et doctrinale considérable pour les partisans des Gens de la Maison du Prophète (les Ahl al-Bayt). Elle permet en effet de mieux comprendre les événements qui ont suivi le décès du Messager de Dieu (pslf) — événements qui ont conduit l’unique fille du Prophète à exiger, dans ses dernières volontés, des funérailles et une inhumation tenues secrètes.
La tombe de Fatima Zahra (as) : pourquoi est-elle restée cachée jusqu’à nos jours ?
La question de l’emplacement de la tombe de Fatima Zahra (as) occupe une place à part dans la théologie chiite.[1] Le secret qui entoure sa tombe est perçu comme le symbole de sa protestation et de son mécontentement face aux événements survenus après la disparition du Prophète (pslf) ; il est d’ailleurs fréquemment invoqué pour critiquer la conduite d’Abou Bakr, premier calife de l’Islam.[2] Selon les chiites, l’impossibilité de localiser avec certitude sa tombe témoigne de la colère et de l’indignation que Fatima (as) nourrissait envers Abou Bakr et Omar, à la suite de l’usurpation du califat et de la confiscation des terres de Fadak.[3] Cet épisode est présenté, dans l’historiographie chiite, comme l’une des preuves majeures des injustices subies par Fatima Zahra (as) et par les Ahl al-Bayt (as), et il a trouvé un large écho dans la poésie et la littérature chiites à travers les siècles.[4]
Les raisons du secret entourant la tombe de Fatima Zahra (as)
Les théologiens et historiens chiites s’accordent à considérer que la cause principale du secret entourant la tombe de Fatima Zahra (s) réside dans ses propres dernières volontés.[5] D’après les sources chiites, profondément blessée par l’usurpation du califat au détriment de l’Imam Ali (as), par la confiscation illégale de Fadak et par le manque de soutien des musulmans envers son époux et elle-même, Fatima (as) exigea d’être inhumée dans la plus grande discrétion.[6] Le cheikh al-Moufid, tout comme l’auteur de l’ouvrage Dala’il al-Imamat, confirment eux aussi qu’elle avait expressément demandé que sa tombe demeure cachée.[7] Ce testament est interprété comme un acte de protestation solennelle contre l’injustice et l’arbitraire qui ont suivi le décès du Prophète (pslf), et il demeure, historiquement, l’un des arguments majeurs attestant de l’oppression subie par les Ahl al-Bayt (as).[8]
Conformément à la volonté de son épouse, l’Imam Ali (as) l’inhuma de nuit, dans le secret le plus absolu.[9] Une fois l’enterrement achevé, il effaça toute trace permettant d’identifier la tombe de Fatima Zahra (as). Selon certaines traditions, il aurait fait aménager quarante tombes fictives ; selon d’autres, sept sépultures identiques, dans le seul but d’empêcher quiconque de localiser précisément le lieu du repos de son épouse.[10] Certaines sources chiites rapportent qu’Omar ibn al-Khattab aurait eu l’intention de profaner ces sépultures afin de retrouver la dépouille de Fatima (s) et de célébrer sur elle la prière funéraire, mais qu’il y aurait finalement renoncé face aux menaces fermes de l’Imam Ali (as).[11] Cet épisode est lui aussi consigné dans l’histoire chiite comme une épreuve supplémentaire endurée par Fatima Zahra (as) et par les Ahl al-Bayt (as).[12]
Les emplacements probables de la tombe de Fatima Zahra (as)
Au fil des siècles, plusieurs hypothèses ont été avancées quant au lieu de la tombe de Fatima Zahra (as).[13] Ces théories s’appuient sur des traditions (hadiths) et sur des analyses historiques variées, chacune disposant de ses propres arguments et de ses propres partisans.[14] Voici les hypothèses les plus notables.
La tombe de Fatima Zahra (as) se trouve dans sa demeure
Cette hypothèse représente l’opinion la plus répandue et la mieux étayée parmi les savants chiites.[15] Le cheikh al-Sadouq, Ibn Idris al-Hilli, Ibn Tawus, l’Allamah al-Majlisi ainsi que le Sayyid Muhsin al-Amin considèrent cette possibilité comme la plus solide.[16] Ces érudits s’appuient notamment sur une tradition rapportée de l’Imam al-Ridha (as), selon laquelle Fatima (as) fut enterrée dans sa propre maison et que, lors de l’agrandissement de la Mosquée du Prophète (al-Masjid al-Nabawi) sous la dynastie omeyyade, la tombe de Fatima Zahra (as) se retrouva intégrée à l’intérieur même de l’édifice. D’autres savants chiites se réfèrent également aux paroles de l’Imam Ali (as), qui décrivait Fatima (s) comme « enterrée aux côtés du Prophète (p) ».[17] Or, la demeure de Fatima (s) étant le lieu le plus proche de la tombe du Prophète (p), cette parole vient renforcer la crédibilité de cette thèse.[18]
Le Rawdah du Prophète (Rawdah al-Nabi)
Dans son ouvrage Al-Muqni’ah, le cheikh al-Mufid tient pour exacte l’hypothèse selon laquelle la tombe de Fatima Zahra (as) se trouverait au sein du Rawdah du Prophète.[19] Le cheikh al-Tusi, traditionniste chiite de renom, affirme-lui aussi que la majorité des théologiens chiites penchent pour cette localisation.[20] Le Rawdah al-Nabi désigne l’espace situé entre le minbar et la tombe du Prophète (pslf) au sein de sa mosquée à Médine — un lieu que le Prophète (pslf) lui-même a qualifié de « jardin parmi les jardins du Paradis ».[21] Selon une tradition rapportée dans l’ouvrage Ma’ani al-Akhbar, le Prophète (p) aurait précisé que ce lieu est un jardin céleste précisément parce que Fatima (s) y repose.[22] Amin al-Islam al-Tabarsi et Ibn Shahr Ashub estiment eux aussi que ces deux hypothèses — la demeure et le Rawdah — sont celles qui se rapprochent le plus de la réalité.[23] L’Allamah al-Majlisi va plus loin en avançant que ces deux théories sont en réalité conciliables, puisque, selon la conception chiite, le Rawdah engloberait également la demeure de Fatima (as).[24] Ainsi, selon, le tombe de Fatima Zahra (as) se situerait dans ces deux lieux.
Le cimetière d’al-Baqi
Baha al-Din al-Irbili, historien chiite du VIIe siècle de l’hégire, affirme qu’il était de notoriété publique, tant parmi la population que parmi les chroniqueurs de son époque, que la tombe de Fatima Zahra (as) se situerait dans le cimetière de Baqi.[25] Il rapporte une tradition à l’appui de cette thèse, sans toutefois préciser d’emplacement exact au sein du cimetière.[26] Le cheikh al-Toussi et Amin al-Islam al-Tabarsi jugent cependant cette hypothèse peu vraisemblable.[27] Une tradition consignée dans l’ouvrage Al-Kafi suggère également que Fatima (s) ne reposerait pas au cimetière de Baqi.[28] Selon ce récit, l’Imam al-Hassan (as) aurait demandé, par testament, à son frère l’Imam al-Hussein (as), de transporter sa dépouille jusqu’à la tombe du Prophète (p) après son martyre, afin d’y renouveler son allégeance, puis de la ramener près de la tombe de leur mère, avant de procéder à son inhumation définitive au cimetière de Baqi.[29]
La demeure d’Aqil (le mausolée des Imams d’al-Baqi)
L’Allamah al-Majlisi rapporte, d’après l’ouvrage Misbah al-Anwar, une tradition selon laquelle Fatima (s) aurait été inhumée dans la demeure d’Aqil ibn Abi Talib.[30] Cette demeure se situait à l’origine en dehors du cimetière d’al-Baqi, mais dans son voisinage immédiat. Après que Abbas ibn Abd al-Muttalib, ainsi que quatre des Imams chiites (as), y eurent été inhumés, le lieu devint un sanctuaire ouvert au public et finit par être rattaché à al-Baqi lors de l’extension de ce dernier.[31] Mohammad Hossein Farahani, poète et écrivain de l’époque qadjare, relate dans son récit de voyage (Safarnameh) l’existence, au sein du mausolée des Imams d’al-Baqi, de la tombe de Fatima Zahra (as), auprès de laquelle chiites et sunnites venaient se recueillir.[32]
La perspective sunnite au sujet de la tombe de Fatima Zahra (as)
L’opinion majoritaire chez les savants sunnites situe la tombe de Fatima Zahra (as) dans le mausolée des Imams d’al-Baqi.[33] L’un de leurs principaux arguments repose sur le testament de l’Imam al-Hassan (as), qui aurait demandé à être enterré aux côtés de sa mère Fatima Zahra(s).[34] Les chiites, à l’inverse, soutiennent, sur la base de récits historiques, que la « Fatima » enterrée à cet endroit d’al-Baqi serait en réalité Fatima bint Assad, la mère de l’Imam Ali (as), et non la fille du Prophète (pslf).[35] Le chercheur chiite Mohammad Sadeq Najmi avance que certains auteurs sunnites auraient cherché à situer la tombe de Fatima Zahra (s) à l’intérieur du sanctuaire d’al-Baqi précisément afin d’atténuer la portée théologique et polémique que représente, pour les chiites, le mystère historique entourant sa sépulture.[36] Les sources sunnites mentionnent par ailleurs d’autres localisations possibles : sa propre demeure, le Rawdah du Prophète, l’angle extérieur de la demeure d’Aqil ibn Abi Talib, ou encore le Bayt al-Ahzan, la « Demeure des Douleurs ».[37]
Mais au-delà de la question historique, cette énigme séculaire nous invite à une réflexion plus profonde. Que la tombe de la Dame des femmes de l’univers (Sayyidat Nisa’ al-‘Alamin) soit demeurée cachée durant quatorze siècles n’est pas un simple accident de l’histoire : c’est un rappel constant que la vérité, même occultée par les puissants de ce monde, ne s’efface jamais du cœur des croyants sincères. Fatima al-Zahra (s) n’a laissé ni palais ni richesse en héritage, mais un exemple de patience dans l’épreuve, de fidélité à la justice et d’attachement indéfectible aux droits que Dieu et Son Messager (pslf) lui avaient reconnus. Son silence face à l’injustice ne fut jamais résignation, mais dignité ; et le secret de sa tombe demeure, aujourd’hui encore, une invitation adressée à chaque croyant à chercher la vérité au-delà des apparences, à honorer la mémoire des Ahl al-Bayt (as) par la droiture de sa conduite plutôt que par la seule évocation de leurs noms, et à puiser dans l’exemple de cette femme d’exception la force de rester fidèle à ses convictions, quelles que soient les circonstances. Puisse Dieu nous accorder de suivre la voie de Fatima al-Zahra (s) et de ses nobles descendants, et de nous compter, au Jour du Jugement, parmi ceux qui auront reconnu et honoré leurs droits.
Conclusion
L’emplacement exact de la tombe de Fatima al-Zahra (as) demeure, à ce jour, non élucidé, laissant place à de nombreuses conjectures historiques. Néanmoins, l’opinion la plus largement admise et la mieux étayée au sein de l’érudition chiite situe sa tombe au cœur même de sa propre demeure. Le secret qui entoure la tombe de Fatima al-Zahra demeure le symbole intemporel de son opposition et de son mécontentement face aux dérives politiques qui ont suivi la mort du Prophète (pslf) ; il s’est imposé, à travers l’histoire, comme l’un des témoignages les plus poignants des épreuves endurées par la Famille du Prophète.
Notes :
[1] Majlisi, Mohammad Baqer, Bihar al-Anwar, vol. 43, p. 170.
[2] Shushtari, Qazi Nurullah, Ihqaq al-Haqq wa Izhaq al-Batil, vol. 10, p. 427.
[3] Shirazi, Sayyid Mohammad, Fatima al-Zahra afdal uswah li-l-nisa’, p. 65.
[4] Département des études islamiques de la Fondation Al-Zahra, Fatima al-Zahra (s) fi Diwan al-Shi’r al-Arabi, p. 15.
[5] Moufid, Mohammad ibn Mohammad, Al-Muqni’ah, p. 45.
[6] Tabari Amoli Saghir, Mohammad ibn Jarir, Dala’il al-Imamah, p. 45.
[7] Ibid.
[8] Amili, Sayyid Ja’far Mortaza, Ma’sat al-Zahra (s), p. 120.
[9] Kolayni, Mohammad ibn Ya’qub, Al-Kafi, vol. 1, p. 460.
[10] Majlisi, Mohammad Baqer, Bihar al-Anwar, vol. 43, p. 193.
[11] Ibid., p. 194.
[12] Mazaheri, Hossein, Andisheh-ye Nab (Une pensée pure), p. 78.
[13] Amin, Sayyid Muhsin, A’yan al-Shi’ah, vol. 2, p. 450.
[14] Ansari Zanjani, Isma’il, Al-Mawsu’ah al-Kubra ‘an Fatima al-Zahra (s), vol. 1, p. 320.
[15] Sheikh al-Sadouq, Mohammad ibn Ali, Ilal al-Shara’i’, vol. 1, p. 234.
[16] Ibid.
[17] Nahj al-Balaghah, Sermon 202.
[18] Hasanzadeh Amoli, Hassan, Hezar o Yek Kalameh (Mille et une paroles), vol. 1, p. 325.
[19] Moufid, Mohammad ibn Mohammad, Al-Muqni’ah, p. 45.
[20] Sheikh al-Tousi, Mohammad ibn Hassan, Al-Amali, p. 112.
[21] Sheikh al-Saduq, Mohammad ibn Ali, Ma’ani al-Akhbar, p. 156.
[22] Ibid.
[23] Tabarsi, Fadl ibn Hassan, I’lam al-Wara bi-A’lam al-Huda, vol. 1, p. 300.
[24] Majlisi, Mohammad Baqer, Bihar al-Anwar, vol. 43, p. 81.
[25] Irbili, Ali ibn Isa, Kashf al-Ghummah fi Ma’rifat al-A’immah, vol. 1, p. 500.
[26] Ibid.
[27] Tabarsi, Fadl ibn Hassan, I’lam al-Wara bi-A’lam al-Huda, vol. 1, p. 300.
[28] Kolayni, Mohammad ibn Ya’qub, Al-Kafi, vol. 4, p. 550.
[29] Ibid.
[30] Majlisi, Mohammad Baqer, Bihar al-Anwar, vol. 43, p. 193.
[31] Najmi, Mohammad Sadeq, Histoire du sanctuaire des Imams d’al-Baqi et autres monuments de Médine, p. 112.
[32] Farahani, Mohammad Hossein, Safarnameh-ye Mirza Mohammad Hossein Farahani, p. 150.
[33] Muhibb al-Din al-Tabari, Ahmad ibn Abdullah, Dhakha’ir al-Uqba fi Manaqib Dhawi al-Qurba, p. 53.
[34] Ibid.
[35] Majlisi, Mohammad Baqer, Mir’at al-Uqul fi Sharh Akhbar Al al-Rasul, vol. 5, p. 360.
[36] Najmi, Mohammad Sadeq, Histoire du sanctuaire des Imams d’al-Baqi et autres monuments de Médine, p. 113.
[37] Diyar Bakri, Hossein, Tarikh al-Khamis fi Ahwal Anfas al-Nafis, vol. 1, p. 420.
Sources
- Amili, Sayyid Jafar Mortaza, Ma’sat al-Zahra (s), Beyrouth: Dār al-Sīrah, 1997.
- Amin, Sayyid Muhsin, A’yan al-Shi’a, Beyrouth: Dār al-Ta‘āruf lil-Maṭbū‘āt, 1948.
- Ansari Zanjani, Isma’il, Al-Mawsu’ah al-Kubra ‘an Fatima al-Zahra (s), Qom: Dalīl Mā, 2007.
- Cheikh al-Saduq, Mohammad ibn Ali, Ma’ani al-Akhbar, Qom: Daftar-i Intishārāt-i Islāmī, 1982.
- Cheikh al-Toussi, Mohammad ibn Hassan, Al-Amali, Qom : Dār al-Thaqāfah, 1993.
- Diyar Bakri, Hossein, Tarikh al-Khamis fi Ahwal Anfas al-Nafis, Beyrouth: Dār al-Ṣādir, 1973.
- Farahani, Mohammad Hossein, Safarnameh-ye Mirza Mohammad Hossein Farahani, Téhéran: Firdaws, 1912.
- Hasanzadeh Amoli, Hassan, Hezar o Yek Kalameh, Qom: Busstān Kitāb, 1996.
- Irbili, Ali ibn Isa, Kashf al-Ghummah fi Ma’rifat al-A’immah, Najaf: Maktabat al-Ḥaydariyyah, 2006.
- Kolayni, Mohammad ibn Ya’qub, Al-Kafi, Téhéran: Dār al-Kutub al-Islāmiyyah, 1986.
- Majlisi, Mohammad Baqer, Bihar al-Anwar, Beyrouth : Dār Iḥyā’ al-Turāth al-‘Arabī, s.d.
- Majlisi, Mohammad Baqer, Mir’at al-Uqul fi Sharh Akhbar Al al-Rasul, Téhéran : Dâr al-Kutub al-Islâmiyyah, 1984.
- Moufid, Mohammad ibn Mohammad, Al-Muqni’ah, Beyrouth : Dār al-Mufīd, 1993.
- Cheikh al-Saduq, Mohammad ibn Ali, Ilal al-Shara’i’, Najaf: Maktabat al-Ḥaydariyyah,s.d.
- Shirazi, Sayyid Mohammad, Fatima al-Zahra afdal uswah li-l-nisa’, Beyrouth : Dār Ṣādiq, s.d.
- Shushtari, Qazi Nurullah, Ihqaq al-Haqq wa Izhaq al-Batil, Qom: Kitābkhānah-‘i ‘Umūmī-‘i Āyat Allāh Mar‘ashī Najafī (ra), 1988.
- Tabari Amoli Saghir, Mohammad ibn Jarir, Dala’il al-Imamat, Téhéran : Mu’assasat al-Bi’that, Markaz al-Ṭibā’ah wa al-Nashr, 2015.
- Tabarsi, Fadl ibn Hassan, I’lam al-Wara bi-A’lam al-Huda, Qom : Mu’assasat Āl al-Bayt (a) li-Iḥyā’ al-Turāth, 1997.