La relation entre l’être humain et les bienfaits divins est au cœur de la spiritualité islamique. Si Dieu, dans Sa sagesse et Sa miséricorde infinies, accorde à l’homme d’innombrables grâces, Il a également établi des lois morales et spirituelles régissant leur préservation ou leur disparition. Combien de fois, dans la prière de Kumayl, avons-nous murmuré ces paroles : « Ô mon Dieu, pardonne-moi les péchés qui altèrent les bienfaits. » Quels sont donc ces péchés qui changent les bienfaits de l’homme et provoquent leur retrait ? À travers les enseignements lumineux de l’imam Sajjâd (paix sur lui), nous allons analyser les causes profondes qui fragilisent les bienfaits accordés par Dieu.
Dieu a créé tout ce qui se trouve sur terre et dans les cieux pour le bonheur de l’homme : C’est Lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre ».[1] Il accorde parfois à l’homme des bienfaits particuliers. Pourtant, il arrive qu’Il retire ces bienfaits de l’homme, non pas parce que – que Dieu nous en préserve – le trésor divin serait épuisé (car il est inépuisable), ni par avarice ou autre motif, car Son Être pur est exempt de tout défaut et de toute imperfection. C’est plutôt qu’un péché, ou des péchés, émanant de l’homme lui font perdre ses bienfaits ou les altèrent. Il convient donc d’examiner quels sont ces péchés qui changent les bienfaits ou les retirent à l’homme. D’après une chaîne de transmission remontant à Mohammad ibn Ali ibn al-Hussein, puis Ahmad ibn al-Hasan, jusqu’à Abî Khâlid al-Kâbulî, ce dernier rapporte : J’ai entendu l’imam Sajjâd (paix sur lui) dire : « Les péchés qui altèrent les bienfaits sont : l’oppression envers les gens, l’abandon des bonnes habitudes dans le bien et la pratique des actes de bonté, l’ingratitude envers les bienfaits et le fait de négliger la gratitude. »[2] Car Dieu, le Puissant, le Majestueux, dit : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui-même… »[3]
L’oppression et l’injustice envers les gens
L’oppression et l’injustice envers les gens figurent parmi les causes majeures de l’altération des bienfaits. Un hadith est rapporté du cinquième Imam, l’Imam Mohammad al-Bâqir (paix sur lui), qui dit : « Ô mon fils, garde-toi d’opprimer celui qui, contre toi, ne trouverait d’autre soutien que Dieu. »[4] L’injustice, et particulièrement l’injustice envers les personnes démunies et sans défense, se manifeste sous diverses formes. En voici quelques exemples : Une première forme d’injustice envers l’opprimé sans recours est l’injustice du mari envers sa femme, de la femme envers son mari, des deux envers leurs enfants, ou des enfants envers leurs parents. Parfois, une femme, sans soutien, est contrainte de subir et d’endurer l’injustice de son mari. De même, un homme, pour préserver son honneur ou pour d’autres raisons, doit supporter l’injustice de son épouse. Le blâme, les paroles blessantes, les piques et les allusions envers un conjoint qui n’a d’autre refuge, soutien ou secours que Dieu, constituent une grande injustice. Il arrive qu’une mère âgée et faible, ou un père invalide, n’ait en ce monde personne d’autre que son enfant, et n’ait d’autre choix que de supporter ses mauvais traitements et d’entendre ses remarques acerbes – en vérité, le péché de cet enfant est alors un grand péché. L’injustice envers son enfant est également condamnable et blâmable. Même l’injustice envers une petite créature qui n’a d’autre refuge que Dieu, telle une fourmi, altère les bienfaits. C’est pourquoi l’Imam Ali (paix sur lui) dit : « Par Dieu ! Si l’on me donnait les sept cieux avec tout ce qu’elles contiennent sous leurs cieux, à la condition que je désobéisse à Dieu en dérobant à une fourmi l’enveloppe d’un grain d’orge, je ne le ferais point. Et votre monde, auprès de moi, est certes plus méprisable qu’une feuille dans la bouche d’une sauterelle qui la grignote. »[5] Le soupir de l’opprimé est exaucé et altère les bienfaits.
L’abandon des bonnes habitudes
L’une des causes majeures de la perte ou de la transformation des bienfaits divins réside dans l’abandon des bonnes habitudes, c’est-à-dire le renoncement progressif aux actes de piété et de bienfaisance qui structurent la vie spirituelle et morale de l’individu. En effet, l’être humain, au fil du temps, peut développer des pratiques vertueuses qui deviennent pour lui une seconde nature : aider les démunis, contribuer à la cause sacrée de l’Imam Hussein (que la paix soit sur lui), s’adonner régulièrement à la lecture du Coran, multiplier les invocations et s’attacher à la prière nocturne. Or, ces habitudes, souvent acquises au prix d’efforts constants et d’une discipline rigoureuse, ne sont pas à l’abri de l’oubli ou de la négligence. Leur abandon, qu’il soit brutal ou insidieux, ne reste pas sans conséquence : il entraîne non seulement la perte des bienfaits spirituels et matériels qui en découlent, mais peut aussi altérer la qualité même de ces bienfaits. Ainsi, ce qui était source de bénédiction et de grâce se transforme en épreuve ou en privation, conformément aux lois divines qui lient la persistance des faveurs à la persévérance dans le bien.
Pourquoi cet abandon est-il si préjudiciable ?
La régularité dans les actes de bienfaisance et de dévotion crée un équilibre spirituel et une harmonie intérieure. Elle renforce la relation entre le croyant et son Créateur, et attire sur lui une protection et des grâces particulières. À l’inverse, lorsque ces habitudes s’effritent, c’est tout un édifice de bénédictions qui vacille. L’ingratitude et l’inconstance deviennent alors des portes ouvertes à la perte des bienfaits, selon le principe coranique : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui-même… »[6] La vigilance et la remise en question permanente sont essentielles. Il s’agit de cultiver une conscience aiguë de la valeur de ces pratiques, de s’entourer de rappels constants (par la lecture, la compagnie pieuse ou la méditation), et de se souvenir que chaque acte de bien, aussi modeste soit-il, participe à la préservation et à l’accroissement des bienfaits divins.
Le renoncement à la pratique du bien
L’autre péché qui altère les bienfaits est l’abandon ou la disparition de la pratique du ma‘rûf, ce qui est reconnu comme bon et juste à la fois par la raison saine et par la loi religieuse. Cette expression renvoie à la perte progressive de l’habitude de choisir, d’accomplir et de promouvoir le bien tel qu’il est unanimement admis par la conscience morale et les prescriptions divines. Il ne s’agit pas seulement d’un manquement ponctuel, mais d’un affaiblissement profond de la disposition intérieure à agir correctement. L’individu cesse alors de s’orienter spontanément vers le bien, jusqu’à ne plus le pratiquer lui-même, même lorsqu’il en reconnaît intellectuellement la valeur. À un stade plus avancé, ce renoncement peut également se manifester par l’abandon du devoir d’enjoindre le bien auprès des autres, soit par indifférence, soit par crainte, soit par une normalisation du mal. Ainsi, la perte de la pratique du ma‘rûf marque une rupture entre la connaissance du bien et son accomplissement effectif. Elle traduit un déséquilibre moral où la raison et la foi ne suffisent plus à orienter l’action, ouvrant la voie à l’acceptation tacite de comportements contraires aux valeurs reconnues comme justes.
L’ingratitude envers les bienfaits
Le quatrième péché qui altère les bienfaits selon l’imam Sajjad (as) est l’ingratitude à l’égard des bienfaits divins. Dieu a comblé l’être humain d’innombrables grâces, qu’elles soient majeures ou plus ordinaires. Parmi les plus élevées figurent la mission prophétique, l’imamat et la guidance spirituelle ; parmi les plus quotidiennes, on compte la santé, la raison, la subsistance, ainsi que les diverses nourritures, vêtements et facilités de la vie.[7] L’ingratitude ne se limite pas au refus verbal de reconnaître ces bienfaits. Elle se manifeste surtout par l’oubli de leur origine divine, par leur banalisation ou par leur usage contraire à la finalité pour laquelle ils ont été accordés. Ne pas remercier Dieu par le cœur, la parole et les actes, ou détourner Ses dons vers le mal ou la négligence, constitue une forme d’ingratitude envers les bienfaits. Cette attitude entraîne des conséquences spirituelles et existentielles profondes. L’ingratitude est une cause de l’altération, de la diminution, voire de la disparition des bienfaits. Lorsqu’un individu ou une société cesse de reconnaître la valeur des dons reçus et de s’en servir avec responsabilité, ces bienfaits perdent leur bénédiction (baraka) et peuvent se transformer en épreuves. Ainsi, la reconnaissance (shukr) apparaît non seulement comme un devoir moral et religieux, mais aussi comme une condition essentielle au maintien et à l’accroissement des grâces divines, car le Coran dit à ce sujet : « Et lorsque votre Seigneur proclama : « Si vous êtes reconnaissants, très certainement j’augmenterai [Mes bienfaits] pour vous. Mais si vous êtes ingrats, Mon châtiment sera terrible ».[8]
La négligence de la gratitude
Le dernier péché qui altère les bienfaits est la négligence de la gratitude envers les bienfaits. La gratitude authentique ne se limite pas à une reconnaissance verbale ou émotionnelle ; elle consiste avant tout à utiliser chaque bienfait dans la voie pour laquelle il a été accordé. Remercier véritablement Dieu, c’est faire de Ses dons des instruments d’obéissance, d’élévation morale et de rapprochement spirituel. Négliger la gratitude revient donc à détourner le bienfait de sa finalité légitime, en l’employant dans des voies contraires à l’éthique et à la loi divine. Ainsi, utiliser sa jeunesse dans le péché, consacrer l’argent à des activités illicites, frivoles ou purement distractives, ou encore employer son intelligence et la santé dans la négligence du devoir et de la responsabilité, constituent autant de formes de la négligence de la gratitude. Cette attitude vide le bienfait de sa bénédiction et le transforme progressivement en cause de déchéance plutôt qu’en moyen d’élévation.
À ce propos, l’Imam as-Sajjâd s’appuie sur un principe coranique fondamental, exprimé dans le verset suivant : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même ».[9]Autrement dit, Dieu n’altère ni ne retire Ses bienfaits, sauf lorsque les individus, par leurs actes, leurs comportements et leurs dispositions intérieures malsaines, provoquent eux-mêmes ce changement.
Le sens de ce verset est clair : Dieu ne retire aucun bienfait qu’Il a accordé à un peuple, à moins que ce peuple ne se rende lui-même indigne de cette faveur, c’est-à-dire qu’il n’œuvre, par ses propres choix et comportements, à l’anéantissement de ce bienfait. Ce principe constitue l’un des fondements essentiels de la vision coranique de la responsabilité individuelle et collective : la préservation des grâces divines est étroitement liée à la conscience morale, à la gratitude effective et à la rectitude intérieure des êtres humains.
Conclusion
À la lumière des enseignements de l’imam Sajjâd (paix sur lui), il apparaît clairement que les bienfaits divins ne sont ni arbitraires ni définitivement acquis. Leur préservation est intimement liée à l’état intérieur de l’individu et à la qualité de ses actes. L’oppression envers autrui, l’abandon des bonnes habitudes, le renoncement à la pratique du bien, l’ingratitude et la négligence de la gratitude constituent autant de causes qui altèrent la bénédiction des grâces accordées par Dieu. Le principe coranique selon lequel Dieu ne modifie pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même rappelle avec force la responsabilité individuelle et collective de l’être humain. Les bienfaits sont maintenus, augmentés ou retirés en fonction de la conscience morale, de la reconnaissance sincère et de l’usage conforme de ces dons. Ainsi, ce rappel n’est pas seulement un avertissement, mais aussi une invitation à la vigilance, à la réforme intérieure et à la gratitude active. En cultivant la justice, la constance dans le bien et la reconnaissance envers Dieu, le croyant se rend digne de la pérennité des bienfaits et s’inscrit dans une dynamique d’élévation spirituelle et de proximité avec son Créateur.
Notes:
[1] Sourate Al-Baqara, 2 :29
[2] Ma’ani al-Akhbar, p.270
[3] Sourate ar-Ra‘d, 13 :11
[4] Al Kafi, Vol.2, p. 331.
[5] Nahj Al-Balagha Discours 224
[6] Sourate ar-Ra‘d, 13 :11
[7] Hurr al-Amilī, Wasāʼil al-Shīʻah, Vol. 11, p. 519, hadith n° 8.
[8] Sourate Ibrahim, 14: 7
[9] Sourate ar-Ra‘d, 13 :11
Références :
- Coran
- Nahj Al-Balagha
- Cheikh Sadouq, Ma’ani al-Akhbar, Qom, Armaghan Tuba, 2010.
- Cheikh Kolayni, Al Kafi, Téhéran, Dar Al-Kutub Al-Islamiya, 1986.
- Hurr al-Amilī, Wasāʼil al-Shīʻah, Beyrouth: Dar Ihyāʼ al-Turath al-Arabi, s.d.