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Le mystère des lettres disjointes dans le Coran

Le mystère des lettres disjointes dans le Coran

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Les lettres disjointes sont des lettres isolées de l’alphabet arabe qui apparaissent en tête de vingt-neuf sourates du Saint Coran. Ces lettres disjointes ont, depuis les premiers temps de l’islam jusqu’à nos jours, suscité l’intérêt des exégètes et des spécialistes du Coran, donnant lieu à de nombreuses interprétations. Pourquoi ces lettres ? Que cachent-elles ? Sont-elles une clé secrète, un symbole divin, ou une porte vers des vérités insondables ? Nous présentons dans cet article, d’une manière succincte les principales interprétations retenues a sujet de ces lettes. Plongez-vous dans l’étude de ces mystères coraniques et laissez ces lettres énigmatiques ouvrir votre cœur à la contemplation des merveilles divines qui transcendent la raison humaine.

1. Les lettres disjointes du Coran relèvent des versets ambigus (mutashābihāt)

Certains savants, parmi lesquels Sayyed Abolfazl Mīr Moḥammadī Zarandī, auteur de l’ouvrage Histoire et sciences du Coran, considèrent que les lettres disjointes du Coran font partie des versets ambigus (mutashābihāt), dont la compréhension échappe à l’être humain. Dans son livre, il affirme : « En l’absence de preuve permettant de déterminer clairement le sens de ces lettres, de consensus sur leur signification, ou d’une interprétation fondée sur l’usage linguistique ou la tradition, il est naturel d’admettre qu’il s’agit de versets ambigus, au même titre que les autres versets de ce type dans le noble Coran. Seul Dieu, ainsi que certains savants spécialement désignés, en connaissent l’interprétation. »

Cheikh Tabarsī, dans son exégèse Majmaʿ al-Bayān, commente le premier verset de la sourate al-Baqarah en soulignant que, selon les traditions rapportées par les Imams (as), les lettres disjointes relèvent des versets ambigus. Ces passages, dont nul ne connaît la signification hormis Dieu, font l’objet de traditions explicites transmises par les Imams (a).

Al-Shaʿbī affirme à ce propos : « Dans chaque Livre révélé, Dieu renferme un secret ; et le secret du Coran réside dans ces lettres disjointes placées en tête des sourates. »[1] De son côté, Ṣubḥī Ṣāliḥ, éminent savant contemporain, considère également ces lettres comme des versets ambigus. Il écrit : « La piété nous interdit de formuler une interprétation catégorique à leur sujet. Elles appartiennent aux mutashābihāt du Coran, dont la science n’est accessible qu’à Dieu seul. »[2]

Ainsi, ces lettres disjointes — présentes en ouverture de certaines sourates — figurent parmi les mutashābihāt du Coran. Selon notre analyse, elles constituent des secrets divins (asrār ilāhiyya), dont l’interprétation et la signification ultime échappent aux humains lambda, à l’exception de Dieu et certains savants spécialement désignés.

2. Les lettres disjointes : un mystère partagé entre Dieu et Son Messager

Certains penseurs estiment que les lettres disjointes (ḥurūf muqaṭṭaʿāt) constituent un mystère partagé entre Dieu et Son Messager (pslf), auquel seuls les élus parmi Ses proches peuvent accéder. Cette interprétation s’appuie notamment sur le verset coranique : « Et c’est certainement un Coran noble, dans un Livre bien gardé que seuls les purifiés touchent. »[3]

Sayyed Razī ad-Dīn Ibn Tāwūs (m. 664 H), citant le livre « Haqāʾiq al-Tafsīr » d’Abū ʿAbdel-Rahmān Mohammad ibn al-Hussein al-Sulamī (m. 412 H), rapporte une tradition attribuée à l’Imam Jafar al-Sādiq (a) : Les lettres disjointes « Alif-Lām-Mīm qui sont au début de la Sourate al-Baqara sont un symbole et un signe entre Dieu et Son Bien-Aimé Mohammad (pslf). En effet, Dieu a voulu que nul autre que lui n’en ait connaissance. Il les a donc formulées sous forme de lettres disjointes pour préserver ces secrets des non-initiés et ne les révéler qu’à Son Bien-Aimé. »[4]

Allāma Balāghī souligne : « Il n’est pas surprenant que le Coran renferme un discours symbolique et des allusions à des secrets confidentiels, réservés exclusivement au noble Messager (pslf) et aux gardiens de la Révélation. » Cheikh al-Sadooq (Abū Jaʿfar, m. 381 H) ajoute : « Une des raisons de la révélation des lettres disjointes dans certaines sourates est que leur compréhension soit réservée aux Gens de l’infaillibilité et de la pureté (Ahl al-ʿiṣma wa-l-ṭahāra). Elles servent ainsi de preuve et de support à des miracles. Si leur sens était accessible à tous, cela irait à l’encontre de la sagesse divine et perturberait l’ordre voulu par Dieu. »[5]

3. Les lettres disjointes : une démonstration de l’inimitabilité du Coran par des moyens ordinaires

Selon une autre interprétation, les lettres disjointes signalent que ce Livre céleste, d’une grandeur telle qu’il a stupéfié tous les orateurs arabes et non arabes, et réduit savants et poètes à l’impuissance face au défi de l’égaler, est pourtant constitué des mêmes lettres que tout le monde utilise.  Bien que formé des lettres ordinaires de l’alphabet arabe, le Coran présente une harmonie telle, des significations si élevées et une force d’expression si pénétrante qu’il touche les profondeurs du cœur humain, remplit l’âme d’admiration et force l’intellect à reconnaître sa supériorité. Sa structure phrastique et la beauté de ses formulations sont incomparables.

Son éloquence n’est un secret pour personne : ce n’est pas une simple prétention. Le Créateur, qui a révélé ce Livre au Prophète (paix sur lui et sa famille purifiée), a mis au défi toute l’humanité d’en produire l’équivalent — ou ne serait-ce qu’une seule sourate comparable. Il a invité les humains et les djinns à unir leurs forces et leurs intelligences pour tenter de produire quelque chose de semblable — et tous se sont trouvés dans l’incapacité de le faire, preuve que ce texte n’est pas le produit d’une pensée humaine.

De même que Dieu crée à partir de la terre des êtres tels que l’homme, avec son organisme prodigieux, ainsi que des oiseaux magnifiques, des animaux variés et des plantes aux fleurs éclatantes — alors que nous, de cette même terre, ne fabriquons que des poteries —, le même Dieu a élaboré, à partir de lettres alphabétiques ordinaires, un discours d’une beauté et d’une profondeur incomparables. Les lettres sont certes à la disposition des humains, mais aucun d’eux n’est capable de les combiner et d’élaborer une composition semblable à celle du Coran.[6]

4. Ces lettres disjointes ont pour but d’attirer l’attention des auditeurs

Une autre explication propose que ces lettres remplissaient une fonction rhétorique stratégique : capter l’attention du public et imposer le silence propice à l’écoute. L’énoncé de telles lettres en ouverture d’un discours constituait un procédé inhabituel et singulier dans la culture oratoire arabe, éveillant immédiatement la curiosité des auditeurs et les incitant à prêter attention à la suite du message.

Cette hypothèse prend tout son sens lorsqu’on considère le contexte historique de la révélation. Il est remarquable que la majorité des sourates comportant ces lettres aient été révélées durant la période mecquoise, à un moment où les musulmans formaient une minorité assiégée et où leurs adversaires polythéistes déployaient une hostilité obstinée à l’égard de la prédication prophétique. Ces opposants ne se contentaient pas de rejeter le message : ils refusaient activement d’écouter la parole du Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui et sa sainte famille), multipliant les stratagèmes pour l’empêcher de se faire entendre. Certains allaient jusqu’à provoquer un vacarme assourdissant lors des récitations coraniques, couvrant délibérément la voix du Messager dans le tumulte et les clameurs.

 Le Coran lui-même documente cette stratégie d’obstruction sonore. Dans la Sourate Fuṣṣilat, Allah évoque explicitement cette tactique : « Et ceux qui avaient mécru dirent : « Ne prêtez pas l’oreille à ce Coran, et faites du chahut (pendant sa récitation) afin d’avoir le dessus [7]». Ce verset révèle une campagne organisée visant à noyer la Parole divine sous le bruit, à la rendre inaudible par la perturbation systématique.

Dans ce contexte d’opposition farouche, les lettres disjointes auraient fonctionné comme un signal d’alerte sonore, un élément de rupture cognitive capable de briser le mur de l’indifférence et de la cacophonie. Leur caractère insolite — des lettres prononcées isolément, sans former de mots intelligibles — créait un effet de surprise suffisamment puissant pour interrompre momentanément le tumulte, susciter l’étonnement et, ne serait-ce que quelques instants, ouvrir les oreilles même les plus réticentes. C’est dans cette brèche d’attention, aussi brève fût-elle, que le message coranique pouvait s’engouffrer et toucher les cœurs. [8]

Certains exégètes comparent cet artifice rhétorique aux techniques employées par les orateurs arabes pour capter l’attention d’une assemblée turbulente. Toutefois, le Coran transcende ici les conventions : au lieu d’utiliser des formules d’appel classiques, il déploie un procédé radicalement novateur qui, par son étrangeté même, remplit parfaitement sa fonction première : forcer l’écoute. Ainsi, selon cette interprétation, les lettres disjointes ne seraient pas porteuses d’un contenu sémantique codé, mais rempliraient une fonction purement pragmatique et communicationnelle : arracher l’auditeur à sa distraction ou à son hostilité, créer les conditions du silence nécessaire à la réception du message divin, et permettre à la Parole de Dieu de pénétrer les consciences malgré les barrières de la résistance humaine.

5. Ces lettres disjointes renverraient à des noms ou attributs divins, voire au Nom suprême de Dieu

Parmi les interprétations les plus profondes et les plus ésotériques des lettres disjointes figure celle qui y voit des symboles cryptés des Noms et Attributs divins. Selon certaines traditions rapportées des Ahl-ul-Bayt (a), ces lettres mystérieuses constitueraient des condensés des noms ou attributs divins, chacune renfermant en elle-même une dimension de la réalité divine. Cette approche herméneutique propose une lecture où chaque lettre fonctionne comme une abréviation sacrée d’attributs ou de noms de Dieu. Ainsi, la séquence Alif-Lām-Ṣād serait l’abréviation de Anā Allāh al-Muqtadir al-Ṣādiq : « Je suis Dieu, le Tout-Puissant, le Véridique. » Selon ce système herméneutique, chaque lettre disjointe renverrait de manière condensée à l’un des noms divins, transformant ces ouvertures coraniques en invocations codées et en proclamations théologiques cryptées.

Certains savants vont même jusqu’à suggérer que ces lettres, combinées d’une certaine manière, pourraient renfermer le secret du Nom suprême de Dieu (al-ism al-a’ẓam), ce Nom dont la tradition islamique enseigne qu’il recèle un pouvoir si immense que celui qui le connaît et l’invoque correctement voit ses prières exaucées instantanément.

L’auteur du Tafsīr Nūr al-Thaqalayn rapporte, d’après Abū Isḥāq al-Tha’labī (m. 427 H) dans son Kashf wa-l-Bayān, une tradition remarquable rapporté de l’Imam Jafar al-Sâdiq (a) concernant la signification profonde des lettres disjointes « Alif-Lām-Mīm ». Selon ce récit, l’Imam Ali ibn Moussa al-Reza (a), citant son ancêtre Jafar al-Sâdiq (a), dévoile que la seule lettre alif renvoie à six attributs fondamentaux de Dieu, établissant ainsi une correspondance symbolique entre la forme de la lettre et les perfections divines :

1) L’origine et la primauté (al-awwaliyya) : Dieu est le Premier, Celui qui a initié toute création, le Principe sans principe. De même, alif est la première lettre de l’alphabet arabe, le commencement de toute articulation linguistique. Cette priorité n’est pas simplement chronologique mais ontologique : tout procède de Dieu comme toute parole procède de alif.

2) La droiture et la rectitude (al-istiqāma) : Dieu est parfaitement équitable, exempt de toute déviation ou injustice ; Son jugement est droit, Sa voie est droite.

3) L’unicité absolue (al-wadāniyya) : Dieu est Un, sans associé ni égal, indivisible dans Son essence. Alif est également unique en son genre : une simple ligne, insécable, qui ne se décompose en aucun élément plus simple. Elle incarne visuellement et symboliquement le principe du tawḥīd (unicité divine).

4) L’indépendance divine et la dépendance créaturelle (al-ghinā wa-l-iftiqār) : Dieu n’a aucun besoin de Sa création (al-ghanī), tandis que toute créature dépend absolument de Lui (al-faqīr). De même, dans l’économie de l’écriture arabe, toutes les autres lettres se rattachent à alif pour former des mots, mais alif ne dépend d’aucune autre lettre. Elle existe de manière autonome et autosuffisante, à l’image de l’Autosuffisance divine.

5) La transcendance et la séparation ontologique (al-mubāyana) : Dieu est radicalement distinct de Sa création dans tous Ses attributs ; Il ne se confond pas avec elle, bien qu’Il soit intimement présent à elle. Alif, dans la liaison calligraphique arabe, ne se relie jamais aux lettres qui la suivent ; ce sont les autres lettres qui, le cas échéant, s’attachent à elle. Cette particularité graphique reflète la transcendance divine : Dieu ne dépend pas de Sa création, mais la création se rattache à Lui.

6) L’harmonie et la cohésion (al-ulfa) : Le terme alif partage sa racine avec le mot ulfa, qui signifie harmonie, familiarité, intimité. Tout comme Dieu est la source de l’harmonie entre les êtres humains, le principe unificateur qui établit les liens de fraternité et d’amour, alif est le principe de composition des lettres, l’élément primordial qui permet leur agencement harmonieux en mots et en phrases. Sans alif, point de langage cohérent ; sans Dieu, point de cosmos ordonné.

Ainsi, loin d’être de simples ornements ou des curiosités linguistiques, ces lettres mystérieuses constitueraient des portes d’entrée vers la connaissance de Dieu, des condensés de théologie négative et affirmative, des rappels permanents que derrière les mots du Coran se cache le Mystère insurpassable du divin.[9]

Conclusion

Ainsi, les lettres disjointes du Coran demeurent l’un des mystères les plus fascinants et les plus débattus de l’exégèse coranique. Qu’elles relèvent des versets ambigus dont seul Dieu connaît le sens ultime, qu’elles constituent un secret partagé entre le Créateur et Son Messager, qu’elles démontrent l’inimitabilité du Coran composé de lettres ordinaires, qu’elles servent d’appel rhétorique captant l’attention des auditeurs hostiles, ou qu’elles renferment des symboles des Noms et Attributs divins – voire du Nom suprême –, ces lettres mystérieuses invitent chaque croyant à une méditation profonde sur les dimensions insondables de la Parole divine. Elles nous rappellent avec humilité que le Coran n’est pas un simple texte à décoder rationnellement, mais un océan de sagesse dont certaines profondeurs échappent à notre compréhension limitée. Elles incarnent, en somme, le paradoxe même de toute révélation : se manifester pour être accessible, tout en demeurant voilée pour préserver son caractère sacré.

Notes:

[1] Majma’ al-Bayān fī Tafsīr al-Qur’ān, vol. 1, p. 55.

[2] Subhī Ṣāliḥ, Mabāḥith fī ‘Ulūm al-Qur’ān, vol. 1, p. 236.

[3] Sourate al-Wâqi’a, 56 : 77-79.

[4] Yaghoub Farzanehdoost, Huruf-e moqatta’ât-e Qur’ân, p.1.

[5] Ibid., p.2.

[6] Tafsīr Nemūneh, vol. 1, pp. 62-64

[7] Sourate Fuççilat, 41 : 25.

[8] Tafsīr Nemūneh, vol. 6, p. 78.

[9] Tafsīr Nūr al-Thaqalayn, vol. 1, pp. 30-31

Références

  • Le Coran – Traduction par Dr. G.H. Abolqasemi Fakhri. Qom, Ansariyan Publications 2008.
  • Al-Huwayzī, ʿAbd Ali ibn Jumuʿa, Tafsīr Nūr al-Thaqalayn. Qom, Ismaeliyan, 1994.
  • Fadl b. al-Hasan al-Tabarsi, Majma’ al-Bayān fī Tafsīr al-Qur’ān, Trad. Par un groupe de traducteur. Téhéran, Farahani,
  • Makārim Shīrāzī, Nasser, Tafsīr Nemūneh. Téhéran, Dār al-Kutub al-Islāmiyya, 1996.
  • Mohammad Reza Shahrudi et Masoumeh Agahi, Revue scientifique semestrielle d’études interdisciplinaires en exégèse, Volume 4, Année 4, Numéro 6, 2022, pp.11-34.
  • Subhī Sālih, Mabāḥith fī ‘Ulūm al-Qur’ān. l., Dar al-‘Ilm lil-Malayin, s.d.
  • Yaghoub Farzanehdoost, Huruf-e moqatta’ât-e Qur’ân, Revue scientifique semestrielle Roshd-e Amouzesh-e Qur’an, Numéro 9, 2006, p. 27-32.
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