1/ L’enfance et la formation d’Imam Ja’far Sadiq (as)
Ja’far ibn Muhammad as-Sadiq (as) est le sixième Imam de la lignée de Ahlulbayt (as). Il est né le 17 Rabi ul-Awwal de l’an 83 après l’hégire à Médine (environ 700 après JC). Sa date de naissance coïncide avec l’anniversaire de la naissance de notre saint Prophète (saww). Il est décédé le 25 Shawwal de l’an 148 après l’Hégire sur les ordres de Mansour Dawaniqui, calife abbasside de l’époque.
Imam Ja’far Sadiq (as) était considéré comme le maître de toute la jurisprudence et le professeur de tous les savoirs islamiques. De nombreux grands érudits islamiques et fondateurs d’écoles de pensées islamiques furent aux nombres de ses élèves. On peut citer par exemple Abou Hanifa ou Malik Ibn Anas qui sont les fondateurs de deux des écoles juridiques sunnites les plus répandues au monde.
Imam Ja’far Sadiq (as) a eu deux professeurs extraordinaires. Tout d’abord, il y a eu Imam Zaynul Abidine (as), quatrième Imam (as) de la lignée des douze Imams (as) qui l’a accompagné dans sa formation et son enseignement jusqu’à son décès alors qu’Imam Ja’far Sadiq (as) avait quinze ans. Le quatrième Imam (as) lui a insufflé l’amour de la connaissance et du savoir. Il a vu son grand-père écrire des ouvrages aussi fondateurs et majeurs que le « Sahifa Sajjadyia » ou le « Rissalatul Huquq » (Epitre sur le droit islamique) qui consacre une partie essentielle à l’amour pour la connaissance et sa transmission.
Faisons un petit aparté pour brièvement rappeler les droits d’un enseignement aux yeux de l’Islam :
1. « Regarder dans les yeux quand ils vous parlent »: quoi de plus terrible pour un enseignant que de voir un de ses élèves en train de tripoter son téléphone portable pour écrire un message ou en train de parler avec son voisin, tout cela dans un dédain le plus absolu…
2. « Purifier vos cœurs pour eux quand ils vous enseignent » : lorsque vous entrez dans la classe avec aucune envie d’apprendre ou d’écouter vos professeurs, comment donc espérerez-vous trouver un intérêt et retenir ne serait-ce qu’un mot de ce qui sera enseigné ? En purifiant vos cœurs, vous vous ouvrez à l’enseignement de vos professeurs.
3. « Quand vos professeurs répondent à une question ne les interrompez pas » : écouter sans interrompre est l’une des règles de bon comportement les plus élémentaires qui soient… mais plus tellement élémentaire de nos jours…
4. « Ne levez jamais la voix au-dessus de celle de votre professeur » : une autre règle élémentaire de respect à l’égard d’une personne qui vous transmet le trésor le plus précieux du monde, à savoir, le savoir…
5. « Si quelqu’un dit du mal de votre professeur dans son dos alors défendez-le » : est-il nécessaire de faire un commentaire ? Est-il nécessaire de dire que les comportements de nos jours sont à l’opposé de cette règle de conduite ? Est-il indispensable de rappeler que de nos jours, les élèves prennent plus de plaisir à dire du mal de leurs enseignants dans leur dos ?
Imam Ja’far Sadiq (as) disait d’ailleurs : « celui qui m’apprend, ne serait-ce qu’une lettre, devient mon maître. » Imam Sajjad (as) affirme que 30% de notre apprentissage vient de l’intellect et 70% repose sur l’attitude. Et l’histoire nous a laissé de beaux exemples de respect et de fidélité : Umar Ibn Aziz, grâce à l’enseignement de son professeur fidèle des Ahlulbayt (as), quand il devient calife, va interdire les malédictions prononcées contre Imam Ali (as) du haut des chaires durant les prières du Vendredi. Autre exemple, Muawiya Ibn Yazid, après la mort de son père tyrannique qui a commandé l’assassinat d’Imam Houssayn (as) et de ses compagnons, va refuser de le succéder pour mettre en avant le droit des Ahlulbayt (as).
Revenons à nouveau sur la vie de Imam Ja’far Sadiq (as). Imam Ja’far Sadiq (as) a également été formé par son père. Il raconte qu’il a étudié auprès de son père des disciplines comme l’astronomie, le grec, l’éthique, la loi ou encore la philosophie. Dès son plus jeune âge il a cultivé ce goût pour l’apprentissage, le partage et la transmission du savoir.
Imam Ja’far Sadiq (as), un Imam peu connu et peu reconnu
Le shiisme est étroitement lié à Imam Ja’far Sadiq (as), à tel point que les shiites sont connus dans le monde islamique comme étant les Ja’farites. Malgré tout, cela n’accorde aucune forme de supériorité à Imam Ja’far Sadiq (as) par rapport aux douze autres Imams (as). En vérité, la propagation la plus importante et la cristallisation de la pensée et de la vision duodécimaines se sont faites à l’époque de Imam Ja’far Sadiq (as). Le contexte politique de l’époque ont sans conteste permis à Imam Ja’far Sadiq (as) de faire ce travail, que les autres Imams (as) qui l’ont précédé n’ont pas eu l’opportunité en raison du contexte de répression et de persécution systématiques. Imam Ja’far Sadiq (as), comme nous le verrons, a pu profiter de l’instabilité politique et de la lutte de pouvoir qui s’était engagé entre les Omeyyades et les Abbassides pour avoir les champs, plus ou moins libres, pour réformer en profondeur la société islamique.
L’influence jouée par Imam Ja’far Sadiq (as) sur l’ensemble des courants de pensées islamiques est considérable mais très malheureusement, son influence et son apport sont scandaleusement méconnus voire ignorés : l’histoire écrite par les hommes n’a pas retenue le nom de Imam Sadiq (as), tout au moins que certains l’ont retenus. Donnons un exemple simple : de nombreux ouvrages sunnites citent Abou Hanifa ou Malik Ibn Anas. Des livres entiers ont été écrits à leurs propos. Le Sahi al-Bukhari, l’un des livres de référence de nos frères sunnites regorge de références à ces deux personnages. Et pourtant pas une ligne mentionnant le fait que ces deux hommes ont été les élèves de Imam Ja’far Sadiq (as). Ce qui est encore plus triste, c’est le fait que les études les plus riches et les plus fournies faites au sujet de notre Imam ont été faites – mis à part les études des érudits shiites – par des non-musulmans. Par exemple :
• Le professeur Etan Kohlberg, professeur émérite à l’université d’Oxford (Angleterre) qui a effectué une étude des quatre cents disciples d’Imam Ja’far Sadiq (as), incluant les travaux qu’ils sont écrits.
• Un chercheur de l’université de Strasbourg a écrit une thèse sur Imam Sadiq (as) qui s’appelle : « Imam Sadiq, le grand scientifique et philosophe musulman. »
Mais une réalité paraît encore plus préoccupante : notre ignorance, en tant que shiite, de la vie de Imam Ja’far Sadiq (as). Expliquons-nous. Parfois, lorsque vous demandez à des gens s’ils sont allés à la mosquée pour commémorer la naissance du Saint Prophète (saww), ils vous répondront que oui. Puis lorsque vous leur posez la même question s’agissant d’Imam Ja’far Sadiq (as), ils vous répondront non pour une quelconque raison : manque de temps, sortie tardive du travail, etc. Mais ce qu’ils ignorent en réalité c’est que Imam Ja’far Sadiq (as) a la même date de naissance que le Saint Prophète (saww).
Un autre exemple qui démontre cette réalité est celui de Jabir Ibn Hayan. Jabir est considéré comme l’un des maîtres de la chimie. Lorsque vous tapez son nom dans Google, vous découvrez que cet homme a traduit des auteurs et des personnages tels que Aristote, Platon, Pythagore ou encore Socrate. Tous ces travaux et ces progrès ont eu lieu au 8ème siècle, à une époque où Charlemagne n’était pas encore né et où l’ère de la chevalerie commençait à s’installer en Europe. Jabir est l’homme qui a écrit plus de cent douze volumes de chimie portant sur des sujets aussi divers que la distillation, la cristallisation, etc. Jabir est un homme dont plusieurs centaines de traités sont actuellement dans la bibliothèque et les archives de la Sorbonne à Paris. Mais tout ce savoir, c’est auprès d’Imam Ja’far Sadiq (as) qu’il l’a acquis. En effet, Jabir disait toujours : « j’ai appris auprès de mon maître Ja’far Ibn Muhammad à propos du calcium et il m’a enseigné au sujet de l’évaporation mais aussi de la distillation. » Et pourtant il n’a jamais été fait mention de Imam Ja’far Sadiq (as), qui pourtant est le point d’origine de l’immensité du savoir légué par Jabir à travers ses divers traités scientifiques.
Cette réalité nous inspire une première conclusion : en tant que fidèles des quatorze Massoumines (as), n’est-il pas de notre responsabilité de connaître Imam Ja’far Sadiq (as) et de lui redonner la position et l’importance véritable qu’il a ?
2/ Le contexte politique à l’époque d’Imam Ja’far Sadiq (as)
Attardons-nous à présent sur le contexte à l’époque d’Imam Ja’far Sadiq (as). Le contexte politique de cette époque était extrêmement troublé et confus avec en toile de fond la lutte de pouvoir opposant les Omeyades et les Abbassides. Et c’est cette confusion qui va donner suffisamment de latitude à Imam Ja’far Sadiq (as) pour propager le message islamique. A la naissance d’Imam Ja’far Sadiq (as) les Omeyades dirigeaient le monde islamique, ne laissant aucune forme de liberté aux Imams (as) qui se sont succéder, ne serait-ce que pour vivre en paix…
Sous les Omeyades, le peuple était fatigué par le comportement outrageux et scandaleux du pouvoir en place et se révoltait les populations. D’un côté, le califat en place affiche une volonté ferme de diriger les affaires religieuses mais de l’autre côté, les califes Omeyades adoptent une attitude en complète contradiction avec les préceptes islamiques. Walid Ibn Malek par exemple, va un jour demander à sa maîtresse, complètement saoul, de diriger la prière (salatul jamat). Par peur, personne ne va réagir ni protester. Yazid Ibn Abd al-Malek va faire bâtir une piscine remplie, non pas d’eau, mais d’alcool afin que lorsqu’il y plonge, ce ne soit pas de l’eau qu’il avale.
Face à tant d’injustices et de comportements aussi scandaleux, l’oncle d’Imam Ja’far Sadiq (as), Zayd Ibn Ali va chercher à se révolter contre Hishâm Ibn Abd al-Malek. Ni Imam Sajjad (as), ni son frère Imam Baqir (as) ne lui donneront cette autorisation. Par contre Imam Ja’far Sadiq (as) lui laisse une liberté de choix, ne lui donnant ni sa bénédiction, ni son refus. Zayd Ibn Ali conduira donc cette révolte qui marquera le début du déclin de la dynastie Omeyade. Zayd sera crucifié et son corps laissé exposé ainsi durant quatre ans avant d’être brûlé et dispersé dans les eaux de l’Euphrate. Bien que Zayd ait été entièrement fidèle à l’Imam de son temps, Imam Ja’far Sadiq (as), certains shiites vont dévier et vont le considérer comme imam (secte Zaydite qui existe encore au Bahreïn et au Yémen). Ce sera ensuite une succession de révoltes contre le pouvoir et une vague de répression contre les fidèles des Ahlulbayt (as). Ainsi sur une période de cinquante ans, qui s’étend de l’imamat d’Imam Sajjad (as) à celui d’Imam Sadiq (as), dix califes Omeyades se succèdent et cinq révoltes majeures vont se déclencher aboutissant à la chute des Omeyades.
Certaines personnes, notamment dans les clans des Abbassides, vont lancer un mouvement dont le slogan est le retour du pouvoir dans les mains de Imam Ja’far Sadiq (as). Il va recevoir énormément de lettres l’invitant à prendre la tête du mouvement. Imam les brulera systématiquement. Chaque fois qu’il brulait une lettre, il ne cessait de répéter à ses proches : « jamais ce pouvoir ne reviendra entre nos mains. Ceux qui sont derrière ce mouvement sont mes cousins et jamais ils ne vous laisseront le pouvoir. » Parmi ces cousins, il y a Abdallah Ibn Muhammad (as-Saffah) qui va finir par s’opposer ouvertement à Imam Ja’far Sadiq (as) en raison de son refus. Les Abbassides sont les descendants directs d’Abbas, oncle du Saint Prophète (saww). Aucun calife ne sera plus impitoyable à l’égard des Imams (as), que ne l’auront été les Abbassides. Lorsque les Abbassides arrivent au pouvoir, ils mettent en avant une plus grande proximité par rapport au Saint Prophète (saww) pour justifier leur légitimité par rapport à Imam Ja’far Sadiq (as).
Ce que l’on constate c’est que les hommes au pouvoir changent mais la façon de l’exercer ou la façon de se comporter des dirigeants restent invariables. L’exemple le plus frappant est peut-être celui de Mansour Dawaniqui. L’histoire retient que c’est l’homme qui, dans l’histoire islamique, a contribué très largement à la diffusion de l’Islam, à la libéralisation des pratiques cultuelles. Dans certains livres d’histoire, notamment ceux écrits par des non-musulmans, il est même vu comme un calife éclairé qui a contribué au développement des arts et de la culture. Mais la réalité est que, en favorisant autant que possible le développement et la diffusion de nouvelles pensées philosophiques, en permettant à d’anciennes de revivre, Mansour ne voyait pas derrière le développement intellectuel et social mais plus un moyen parmi tant d’autres pour noyer dans la cacophonie l’enseignement et les paroles d’Imam Ja’far Sadiq (as). Ce qu’il faut savoir, c’est que, même au milieu de la cacophonie, la vérité reste toujours audible. Ce qui explique le succès de l’action d’Imam Ja’far Sadiq (as).
Loin de l’image enchanteresse qui est donnée par certains historiens de Mansour Dawaniqui, voici un rite qui avait mis en place et qui donne toute la mesure du personnage. Mansour était réputé pour être une personne profondément radine. Et pour donner l’aumône, il avait instauré une sorte d’épreuves, où, toutes les personnes demandant l’aumône devait lui réciter des poèmes en son honneur avec comme aumône l’équivalent du poids du support sur lequel était écrit le poème. Mais pour avoir droit à l’aumône, il fallait que ces poèmes soient uniques et qu’ils n’aient jamais été récités auparavant. Pour s’en assurer, il avait désigné deux personnes assignées à écouter et à mémoriser les poèmes qu’on lui disait. Et chaque fois qu’une personne venait réciter quelque chose, ces deux hommes devaient rendre le verdict au sujet de l’unicité ou non du poème. Pour l’anecdote, un jour, vint un homme prénommé al-Asma. Cet homme lui dit qu’il avait un poème unique à lui faire entendre en échange de son aumône. Mansour demanda de lui faire entendre ses vers. Al-Asma s’exécuta et impressionna Mansour ainsi que les deux personnes en charge de vérifier l’unicité du poème. Mansour lui demanda alors d’apporter le papier où il avait écrit ce poème afin qu’il lui donne l’aumône équivalente. A cela l’homme lui répondit : « en fait Mansour, je n’ai pas écrit mon poème sur une feuille de papier mais sur le rocher qui est là dehors ! »
3/ Un comportement hors du commun face à Mansour Dawaniqui
Après l’arrivée au pouvoir du dernier des Omeyades, Imam Ja’far Sadiq (as) était totalement conscient de l’instabilité politique ambiante. Il savait que cela allait perdurer encore quelques années. Dans ce contexte, Imam (as) va refuser toute confrontation frontale préférant au contraire exploiter la situation pour revivifier l’Islam, former des cadres et des érudits pour répandre son enseignement et pour remettre en place une organisation pour soutenir son action et l’action des Imams (as) qui lui succèderaient. Parmi ses partisans, beaucoup iront le voir pour le convaincre de se soulever contre la tyrannie des Abbassides.
Pour l’anecdote, un jour Imam (as) répondit à l’un d’entre eux : « je n’ai malheureusement pas suffisamment de partisans loyaux pour me soulever contre le pouvoir. » Ses interlocuteurs lui dirent : « mais nous sommes dévoués à votre cause. » Alors Imam (as) lui dit : « et bien si tu m’es dévoué, dirige toi vers ce four d’argile, ouvre-le et assied-toi à l’intérieur. » La personne regarda Imam (as) et dit interloqué : « mais Imam (as), comment pourrais-je ? Je risquerai de mourir. » Au même moment, Haroun Maki, un fidèle parmi les fidèles de Imam (as) passa par là. Imam (as) l’arrêta et lui dit. « Haroun, voudrais-tu faire quelque chose pour moi ? » Haroun répondit : « mais tout ce que vous voulez mon Imam (as). » Imam lui ordonna : « va vers ce four d’argile, ouvre-le et assied-toi à l’intérieur. » Haroun s’exécuta, ouvrit le four et s’installa dedans. Quelques minutes après, Imam (as) dit : « Haroun, tu peux sortir ! » Et Haroun ouvrit la porte pour ressortir. En réalité Imam (as) savait que le four n’était pas allumé et qu’il n’y avait aucun risque pour Haroun. Et bien qu’ignorant ce fait, Haroun fit preuve d’une confiance absolue et inconditionnelle à l’égard d’Imam Ja’far Sadiq (as). Imam se tourna alors vers son interlocuteur et lui dit : « Voilà, c’est de ce genre de fidèles qui me manque pour pouvoir me soulever par les armes. » Mansour ne voyait pas d’un œil bienveillant cette influence grandissante et prépondérante d’Imam Ja’far Sadiq (as). Il va donc adopter une politique visant à briser l’élan d’Imam (as).
Pour cela il va commencer par éloigner Imam (as) de Médine et l’envoyer à Kufa, sans pour autant l’interdire de transmettre son enseignement. A Kufa, Imam (as) va redonner une nouvelle vie à l’université qu’avait pour la première fois créé Imam Ali (as) au sein du Masdjid al-Kufa. Au plus fort de l’université, plus de neuf cent cercles d’enseignement se formaient autour d’Imam (as) et des différents érudits qu’il avait formé pour transmettre son savoir. Et chaque professeur commençait ses enseignements en disant « j’ai entendu Ja’far Ibn Muhammad dire… » Imaginez donc quel devait être l’écho, la portée et la puissance de cette transmission ! L’autre secret de l’efficacité de la transmission du savoir était la mise en pratique : les enseignants ne faisaient pas que transmettre, ils étaient aussi des modèles à suivre car ils mettaient véritablement en pratique ce qu’ils recommandaient et enseignaient. Imam (as) disait d’ailleurs que la manière la plus efficace d’être écouté était de mettre soi-même en application ce qu’on transmettait. Mansour, devant l’influence d’Imam (as), avait peu de marge de manœuvre sur le plan politique. Il se contente d’abord de faire espionner Imam (as) ainsi que ses plus proches compagnons. De temps à autre, il va les faire emprisonner.
Comme Imam et ses partisans n’affichaient pas ouvertement et formellement leur opposition au pouvoir en place, il ne pouvait se résoudre à utiliser des méthodes plus brutales par peur d’une révolte populaire. Il va alors lancer une campagne de dénigrement dont nous portons encore de manière très vive les stigmates : il va en effet encourager le développement d’écoles de pensées différentes de celle des Ahlulbayt (as) afin de réduire son influence en détournant autant de personnes que possible et en demandant aux leaders de ces courants de justifier la légitimité des Abbassides et la minimisation de l’importance des Ahlulbayt (as). Mansour Dawaniqui va notamment mettre en place un appareil religieux légal constitué de fonctionnaires religieux chargés de promouvoir une vision de l’Islam, bien évidemment, favorable au pouvoir. Il va permettre la diffusion et la traduction en arabe des textes philosophiques hindous, syriaques ou araméens.
Ce qui explique par exemple, que dans certains courants de pensée islamiques, les gens, s’ils ne l’ignorent pas, réfutent et dénigrent l’essence des Ahlulbayt (as) au bénéfice des trois premiers califes par exemple. Il y a pourtant d’anciens élèves de Imam Ja’far Sadiq (as) qui ont contribué en connaissance de cause ou à leur insu à la genèse de ce clivage. Qu’est-ce qui a au départ attiré ces personnes vers Imam Ja’far Sadiq (as) ? Prenons quelques exemples, notamment ceux des fondateurs de quelques unes des grandes écoles de pensée islamique :
• Abou Hanifa : de nos jours près de 31% des musulmans dans le monde suivent la jurisprudence (Fiqh) d’Abou Hanifa (par exemple au Pakistan ou en Inde). Mais peu de ceux qui le suivent savent que Abou Hanifa a été l’élève de Imam Ja’far Sadiq (as) durant deux années. Il disait d’ailleurs au sujet de Imam (as) : « si je n’avais pas passé ces deux années avec Ja’far Ibn Muhammad, je serai mort (intellectuellement et humainement). » Malheureusement, allez prendre les biographies de ce personnage, allez consulter les livres de jurisprudence Hanafite, on ne trouve quasiment pas de référence à Imam Ja’far Sadiq (as). Et pourtant, Abou Hanifa a notamment étudié les sciences politiques et la jurisprudence avec Imam Ja’far Sadiq (as). Il avait même été emprisonné par le pouvoir car il affichait trop ostensiblement son attachement à Imam Ja’far Sadiq (as).
• Malik Ibn Anas : actuellement, près de 25% des musulmans sont d’obédience Malikite, autrement dit, ils suivent l’école de pensée de Malik Ibn Anas. Ici le constat est similaire, ceux qui suivent cette jurisprudence ignorent pour la plupart que leur leader était un élève de Imam Ja’far Sadiq (as). Anas Ibn Malik disait d’ailleurs au sujet d’Imam (as) : « je n’ai ni entendu, ni vu un homme avec un savoir comparable à celui de Ja’far Ibn Muhammad. » Il faisait d’ailleurs l’éloge de notre Imam (as) en ces termes : « je ne l’ai jamais vu autrement que dans l’un de ces trois états : ou en état de jeûne ou en train de prier ou en train d’enseigner. ». Il disait aussi : « Ja’far Ibn Muhammad ne discutait jamais de religion s’il n’était pas en état d’ablution (taharat). Il n’enseignait que lorsqu’il était en état de pureté. Quand on lui demandait la raison, il répondait : ‘comment pourrais-je enseigner la religion du Saint Prophète (saww) sans avoir effectué au préalable l’ablution du Messager d’Allah ?’ »
• Soufian as-Souri : Soufian est à l’origine et le fondateur du courant de pensée soufi. C’est le fondateur du soufisme, ce courant de pensée qui donne un poids extrême à l’aspect purement spirituel et métaphysique au détriment du reste. Et pourtant bien peu de gens savent que cet homme, vénéré et respecté par les soufis était un élève qui a appris la spiritualité et ses fondements auprès de Imam Ja’far Sadiq (as).
L’exemplarité de son attitude et de son comportement explique l’attrait des populations pour Imam Ja’far Sadiq (as) mais elle explique également le succès de l’université. Prenons à présent un peu de temps pour décrire les fondements de cette université et mettre en lumière quelques aspects des sujets qui y étaient enseignés.
4/ L’université islamique de Imam Ja’far Sadiq (as)
Contrairement à l’idée communément véhiculée, Imam Ja’far Sadiq (as) n’est pas le fondateur des universités islamiques. Lorsqu’Imam Ali (as) s’est installé à Kufa, il fut le premier à instituer cette forme d’enseignement dans le Masdjid al-Kufa. Cette première université a permis l’éclosion d’une génération de compagnons hors du commun comme Malik al-Ashtar, Kumayl Ibn Zyad ou encore Sayed ar-Radi, l’homme qui a permis de compiler le Nahjul Balagha. Imam Hassan (as) a poursuivi ce travail de formation durant toute la période de trêve avec Muawiya. Sans cet effort consenti par Imam Hassan (as), jamais Imam Houssayn (as) n’aurait pu espérer avoir des compagnons d’une fidélité unique dans toute l’histoire de l’Islam. Et jamais personne ne pourra avoir des compagnons d’une telle qualité. L’époque d’Imam Sajjad (as) et Imam Baqir (as) était plus particulier en raison de la répression du pouvoir Omeyade. L’esprit de l’université islamique va se perpétuer grâce au sacrifice du quatrième et cinquième Imams (as). Mais c’est véritablement Imam Ja’far Sadiq (as) qui va donner une autre dimension à ce mouvement.
Chaque tribu envoyait au moins un de ses enfants étudier dans ce lieu. Et chacun, en revenant chez lui après ses études, transmettait à son tour le savoir qu’il y a acquis. Cette université était un outil de transmission d’une puissance considérable. On a comptabilisé près de quatre mille transmetteurs de hadiths formés au sein de l’université d’Imam Ja’far Sadiq (as). Il est important de rappeler que l’objectif fondamental de cette université est de contribuer à la création d’un contexte favorable à la réapparition du 12ème et dernier Imam (as) de la lignée des Ahlulbayt (as). Créer ce contexte passe nécessairement par la formation et la préparation d’une organisation pour soutenir son action.
Prenons à présent un peu de temps pour disséquer quelques aspects majeurs de l’université mise en place par Imam Ja’far Sadiq (as). Nous n’allons pas nous attarder sur les disciplines qui étaient enseignées mais plus sur la particularité des méthodes utilisées. Ce que nous souhaitons mettre en évidence à travers cela, c’est le caractère actuel, moderne et intemporel de la méthode d’enseignement.

• La spécialisation et la recherche : l’un des principes adoptés est la spécialisation des étudiants. En effet, Imam (as) va encourager certains de ses disciples à pousser la maîtrise de certains sujets plus que d’autres afin d’acquérir une véritable spécialisation et une expertise dans les domaines choisis. Cette spécialisation se faisait en fonction des affinités, des possibilités et des capacités de chacun.
• La production d’une banque de savoir et d’archives : Imam (as) a poussé ses étudiants à systématiquement noter par écrit les cours et discours qu’il prononçait. Tout le savoir qu’il enseignait était classé, organisé et consigné par écrit selon différentes thématiques. Imam a par ailleurs encouragé ses étudiants à ne pas se contenter d’enseigner mais aussi à continuer à faire des recherches et de composer des livres. Imam (as) a dit un jour à Muffadhal Ibn Oumar : « écris et répands ton savoir à tes frères. Quand tu mourras, lègue tes livres à tes fils car il viendra un moment de troubles durant lequel les gens ne se réjouiront que grâce à leurs livres. » Sous la dictée d’Imam (as) de nombreux livres furent compilés. Près de 6000 ouvrages furent produits durant cette période.
• L’importance de l’écrit comme moyen d’apprentissage : Imam (as) disait à Abou Bassir : « vous ne retiendrez jamais tant que vous n’écrivez pas. » Il disait aussi : « Le cœur compte sur l’écrit. » Autre preuve de l’importance de l’écrit, Imam (as) disait : « donnez des contraintes au savoir. […] Les contraintes du savoir sont par son écriture. » Ecrire est un moyen de pérenniser le savoir et faciliter sa transmission mais c’est aussi un moyen par excellence pour fixer le savoir dans nos cœurs et nos esprits.
• L’apprentissage par l’exemple : l’une des clés de la méthode adoptée par Imam (as) était l’apprentissage par l’exemple. Il est vain d’enseigner à des gens des principes, des règles ou des comportements que nous ne sommes pas capables d’appliquer à nous-mêmes. Aussi, enseigner n’est pas suffisant, il faut aussi montrer par les actes notre conviction et notre adhésion pour espérer l’adhésion des autres.
• L’indépendance du savoir : le savoir doit être l’expression de la vérité et non un outil au service d’un quelconque pouvoir. L’indépendance vis-à-vis des autorités en place était donc une règle essentielle fondamentale de l’université d’Imam Ja’far Sadiq (as). Le savoir ne pouvait tolérer une exploitation pour assoir le pouvoir et inversement le savoir ne peut accepter l’ingérence des pouvoirs temporels. Le savoir doit éclairer sur la vérité et la voie divine. Le non-respect de cette indépendance par certains de ses disciples explique d’ailleurs l’existence de nos jours de nombreux courants de pensée islamiques. A titre d’exemple, Mansour Dawaniqui va dérouler le tapis rouge à Abou Hanifa et Malik Ibn Anas en accordant une grande considération à leurs principes d’élaboration de règles juridiques religieuses fondées sur le jugement personnel (ar-Ray) et l’analogie (al-Qiyas), deux méthodes totalement proscrites par Imam Ja’far Sadiq (as). Mansour va encourager ces deux élèves d’Imam (as) à fonder leurs propres écoles, leurs accordant une légitimité et une autorité officielle. Ce sont là les germes expliquant l’existence des différentes écoles de pensée et bien entendu les tensions et les incompréhensions qui en résultent.
5/ Conclusion : un Imam martyr dont la mémoire est martyr
Le refus d’Imam Ja’far Sadiq (as) d’afficher ouvertement son opposition ne permettra pas à Mansour Dawaniqui d’user de moyens politiques et militaires pour faire taire la parole des Ahlulbayt (as) et la popularité grandissante de notre Imam (as). Viendra alors le temps de la division : comme le vieil adage le dit, il va tenter de diviser pour mieux régner. Pour cela il tentera de scinder le courant islamique unique porté par notre Imam (as) en des courants multiples, tout en favorisant les philosophies alternatives comme l’hindouisme. Et nous voyons à quel point cette manœuvre de Mansour a de nos jours un écho violent et destructeur. Quoiqu’il en soit, du temps d’Imam Ja’far Sadiq (as), cette politique n’entamera pas sa popularité ni l’amour que les populations lui porte. Face à son impuissance et symbole de sa défaite, il va alors utiliser la force et la répression contre Imam (as) et ses partisans, jusqu’à son assassinat le 25 Shawwal de l’an 148 après l’Hégire.
Imam n’a pas seulement été un martyr en raison de son assassinat. Il a aussi été martyr dans no cœurs, car nous avons oublié qui il était, ce qu’il nous a apporté, nous Ja’farites, qui portons son nom. Pire, nous n’avons jamais su l’apport et l’influence qu’il a eue sur son époque et sur nos vies dans le monde où nous vivons actuellement. Imam Ja’far Sadiq (as) est martyr car nous l’avons toujours négligé et nous n’avons jamais véritablement cherché à le connaître… N’est-il pas plus que temps de corriger cette injustice ?
Dans un prochain article, nous essaierons de revenir sur trois sujets importants :
• Les connaissances et les sciences enseignées dans l’université d’Imam Ja’far Sadiq (as)
• La relation d’Imam (as) avec les autres religions et les autres courants de pensée
• Les disciples les plus célèbres d’Imam Ja’far Sadiq (as)
Pour cela, nous n’allons pas réinventer ce qui existe mais nous exploiterons par exemple la biographie écrite par Leila Sourani aux éditions BAA, en espérant que cela vous donnera l’envie de le lire, ainsi que les biographies des autres Imams (as) par le même auteur.