L’Islam et l’exaltation du savoir

Hoda Sadough

Le langage et l’écriture sont deux facultés extraordinaires de l’homme, qui suscitent à la fois la stupéfaction et l’émerveillement de par la complexité de leurs mécanismes. C’est par leur usage que l’homme parvient à communiquer un nombre incalculable de messages à autrui comprenant ses souhaits, ses sentiments, ses désirs, ses craintes ou ses opinions. Le rôle fondamental de l’écriture dans l’histoire humaine devient encore plus évident lorsque l’on prend conscience que la formation des grandes civilisations commence avec l’écriture. Grâce à la plume, l’homme a pu enregistrer ses exploits et ses connaissances aux cours des siècles, pour les mettre enfin à la portée des générations futures. Ainsi il n’est pas inopportun de confirmer que la plume et l’art calligraphique sont à l’origine de la division créée entre l’histoire et la préhistoire. Les livres ont réellement contribué à l’enrichissement culturel et scientifique des nations.

La définition de la plume selon le Petit Robert, qui la présente comme l’instrument dont se sert la personne qui s’exprime par écrit’’, est très différente du sens plus abstrait qu’elle englobe. Le glissement de la plume sur du simple papier a été le point de départ d’importants événements et péripéties de l’Histoire. L’émancipation des peuples et les glorieuses révolutions auraient-elles vraiment eu lieu sans l’appel de la plume à l’intelligence de l’homme ? Les chefs-d’œuvre universels auraient-ils pu subsister sans la plume jusqu’à l’heure actuelle ? Les acquis scientifiques, l’enseignement et le savoir se seraient-ils développés sans l’emploi de la plume ?

Dans ce sens, ce n’est pas sans raison que la plume a été objet d’estime et de vénération dans toutes les cultures. Cependant cet objet est l’objet d’une attention toute particulière dans la religion musulmane, notamment de par la place qu’elle occupe dans le Coran, qui a notamment contribué à répandre l’esprit de la science. Partant des conditions créées par la nouvelle religion, la jeune société islamique connût au cours des premiers siècles de l’hégire un rapide progrès dans le domaine des sciences. Elle fut rapidement amenée à s’occuper de problèmes intellectuels entièrement nouveaux qui se traduisirent par l’écriture et la traduction de nombreux ouvrages. Le Coran peut ainsi être considéré comme l’une des principales sources de ce mouvement culturel. L’interprétation de beaucoup de mots peu usités trouvés dans le Coran a non seulement suscité la rédaction des premiers commentaires coraniques, mais a également éveillé l’intérêt pour la lexicographie. Les efforts déployés pour mettre par écrit la biographie du prophète et ses conquêtes ainsi que les biographies de ses premiers successeurs ont contribué à l’émergence d’une historiographie aux formes multiples. La collecte intensive et la conservation écrite des dires du prophète (hadith) ont abouti à la constitution d’une véritable science de la tradition. C’est aussi au Ier siècle, et dès sa première moitié, que l’on doit chercher les sources écrites les plus anciennes de la pensée juridique. Naturellement, dans ces premiers écrits à la portée relativement modeste, seul des thèmes particuliers étaient traités.

La majorité des théologiens chiites estiment que la première révélation du Coran eût lieu le 27 rajab (calendrier arabe), cinq ans après la restauration de la Kaaba. Le prophète, alors âgé de quarante ans, s’était retiré comme de coutume, dans la grotte de Hira. L’ange Gabriel chargé de la révélation, lui apparut et lui dit, ’’Mohammad, lis !’’.

Le prophète demanda ce qu’il devait lire et l’Archange commença la lecture et la révélation de la sourate Al-’Alaq ("L’adhérence") :

"Au nom de Dieu, Clément Miséricordieux

1. Lis au nom de ton Seigneur qui a créé

2. Qui a créé l’homme d’un caillot de sang.

3. Lis !, car ton Seigneur est très Généreux

4. Qui a instruit l’homme au moyen d’une plume (calame)

5. Et lui a enseigné ce qu’il ignorait."

Ce que l’on observe en premier lieu dans les versets suivants est un champ lexical concernant le domaine de l’instruction, comportant les mots suivants : lecture, enseignement, plume, science, ignorance et éducateur (en langue arabe le mot ’’rabb’’ traduit en général par "seigneur" est issu de la racine ’’rabba’’ qui signifie "engraisser", "augmenter", signifiant l’idée d’ajouter quelque chose. Ainsi, ’’rabb’’ évoque l’idée d’un Dieu qui nous "augmente", c’est-à-dire qui nous éduque.

L’inauguration du Coran par le thème de l’enseignement fait preuve de l’attention particulière prêté à ce sujet par son Révélateur. Le Coran débute ainsi sa transmission avec l’injonction de la lecture, qui est la clé des connaissances. L’exhortation à la recherche du savoir se pose alors comme le premier message divin révélé au prophète.

Or, dans une société où les valeurs principales étaient basées sur la lignée, l’épée et le cheval et où les superstitions régnaient en maître absolu sur tous les esprits, quel attrait pouvait avoir le thème de l’enseignement ?

Dans ce vaste territoire désertique où le nombre de personnes lettrées comptait, au dire des historiens, à peine une dizaine de personnes, où le savoir ne comptait en aucune manière parmi les préoccupations de la majorité, pourquoi un appel à l’intelligence apparaît-il dès le début de la révélation de ce Livre ? Encore faut-il évoquer qu’aucune instruction formelle n’avait été fournie au prophète jusqu’à l’heure de la révélation, et qu’il ne savait ni lire ni écrire au moment de la venue de l’ange Gabriel.

Dès lors, comment peut-on expliquer cet ordre conviant à la lecture ? Le décret à la lecture, suivi aussitôt du nom du Seigneur témoigne non seulement de l’attention que prête le Coran à l’apprentissage de toutes disciplines mais affirme également une tendance préférentielle de la part du Seigneur qui préconiserait la lecture des œuvres favorisant un rapprochement de l’homme à son Créateur.

Ensuite, une attention particulière est portée à l’homme et à son aspect physique. Selon le Coran - et les nombreuses autres révélations et prophètes qui l’ont précédé -, l’homme est le seul être dont la création mérite réellement d’être mise en valeur. Cette place privilégiée provient des facultés et des prédispositions existant dans l’homme à l’état de potentialité. La nature humaine se différencie ainsi des autres créatures de par la possession de richesses spirituelles susceptibles de conduire l’homme à la perfection. Par l’évocation de la matière primitive sans valeur constituant le corps humain (le "caillot de sang"), Dieu entend rappeler que la valeur de l’homme réside hors de la matière et dépend de l’utilisation de son intelligence et de sa réflexion, notamment dans le domaine de l’instruction et de l’enseignement divins.

L’exhortation et l’éloge de la connaissance ne se bornent guère à une seule sourate du Coran, et ont été évoqués dans de nombreux versets. L’exemple le plus représentatif de cette assertion est sans aucun doute la soixante-huitième sourate intitulée "Al-Qalam" signifiant la plume commençant par le verset suivant : "Nun. Par la plume et ce qu’ils écrivent".

La lettre initiale ’’Nun’’ figurant au début de la sourate correspond au son de la lettre ’’N’’ de la langue Arabe. Les interpréteurs du Coran ont présenté une série d’hypothèses affin d’expliquer la présence de cette lettre, cependant, aucune opinion ne peut être avérée avec certitude. Il convient cependant d’indiquer que ’’Nun’’ signifie par ailleurs "encre" en arabe qui est selon le sens, en direct rapport avec la plume.

Par l’intermédiaire des serments ("par" la plume…), le Coran entend attirer l’attention de l’homme sur des biens ayant une valeur exceptionnelle ou un rôle fondamental dans la vie de l’homme. La plume et l’écriture furent ainsi le point de départ du développement intellectuel de la communauté musulmane. Dès les premiers siècles de l’Hégire, avec l’expansion de l’Islam et la révélation des premières sourates, de nombreux efforts furent consacrés à l’écriture et la copie des versets coraniques.

De nombreux musulmans se consacrèrent ainsi avec enthousiasme à des activités telles que la rédaction, la compilation, la rétention et la conservation de leur Livre. Peu à peu, l’aspect esthétique de l’écriture du Coran fut également pris en considération si bien que l’art calligraphique devin peu à peu un art essentiel de la nouvelle communauté musulmane. Le prophète encourageait lui-même les calligraphes en leur disant que ’’la beauté éclaire la vérité’’.

Dans la tradition islamique, la calligraphie arabe est considérée comme le plus noble des arts plastiques, car elle prête une forme visible à la parole révélée du Coran. Le terme ’’Ayat’’ employé en abondance dans le Coran désigne à la fois les versets coraniques et les signes de Dieu dans la création. Le monde est présenté alors comme un langage divin, comme un immense livre dont les caractères sont écrits par la plume divine. La fonction spirituelle qu’assume la calligraphie coranique confère à cet art une dimension réellement sacrée.

La conception primitive du livre chez les premiers musulmans était uniquement liée aux livres sacrés. Cela explique pourquoi dans le Coran, les juifs et les chrétiens sont nommés ’’peuple du Livre’’, désignant par-là les peuples de la Torah et de la Bible. Dans l’islam, les gens du Livre (ahl-al-kitâb) sont ceux à qui des messages divins ont été révélés. Ainsi, les premiers musulmans considéraient le Coran comme le seul "Livre" selon l’usage religieux du terme.

Cependant, la croissance du taux d’alphabétisation et la multiplication des manuscrits conduisirent éventuellement à étendre ce qualificatif à toute œuvre écrite. On employait également ce mot pour désigner les correspondances. A titre d’exemple, les ’’Livres du Prophète’’ désignaient des lettres rédigées par le Prophète aux autorités des Etats avoisinants, dans le but de les inviter à se convertir à l’islam.

 

 

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