Texte et commentaire d’une prière de visitation chiite : la ziyârat Amin Allah

Amélie Neuve-Eglise

La ziyârat Amin Allah est l’une des prières de visitation les plus connues et considérées dans le chiisme. Elle s’adresse en premier lieu à l’Imâm ’Ali, surnommé "le Prince des Croyants" (Amir al-Mo’minin), mais sa lecture est également recommandée dans tout lieu saint, notamment lors de visites pieuses aux autres Imâms. La source de cette ziyârat est particulièrement fondée et authentique : elle est rapportée de Jâber, qui rapporte à son tour de l’Imâm Bâqer (cinquième Imâm du chiisme) qu’un jour, l’Imâm Sajjâd (le quatrième Imâm) effectua un pèlerinage sur la tombe de l’Imâm ’Ali. Il s’arrêta auprès de sa tombe et pleura, puis récita la ziyârât dite de "Amin Allah" ou "Dépositaire de Dieu", qui fait référence à l’Imâm ’Ali et à l’ensemble des Imâms après lui. Selon Allameh Majlesi, de hautes questions spirituelles et morales sont abordées dans cette ziyârat. Elle commence par une adresse à l’Imâm et une évocation de ses principales caractéristiques, pour se transformer ensuite en invocation permettant à tout croyant de formuler de hautes requêtes spirituelles, de se remémorer le but ultime de son existence, et de se rapprocher de son Créateur.

Les différents points abordés ici sont issus pour la plupart du séminaire de Hossein Ghaffâri, professeur à l’Université de Téhéran, consacré au commentaire d’invocations et de prières de visitation chiites.

Que la paix soit sur toi, ô Dépositaire de Dieu (Amin Allah) sur Sa terre, et Son argument (hojjat) envers Ses serviteurs !

Que la paix soit sur toi, ô Prince des croyants !

J’atteste que tu as combattu en Dieu d’un combat à sa juste valeur, que tu as agi en fonction de Son Livre, que tu as suivi les traditions de Son Prophète – que Dieu prie sur lui et sur sa famille,

Jusqu’à ce que Dieu t’ait appelé à Ses Côtés, ayant alors pris à Lui ton âme par Son Choix, et ait imposé à tes ennemis l’argument, en plus de ceux évidents, à l’ensemble des créatures.

Mon Dieu, rends mon âme rassurée de Ton Décret (qadar), satisfaite de Ton Décret Arrêté (qadhâ’), passionnée par Ton évocation et Ton invocation,

Aimant l’élite de Tes Elus, aimée sur Ta terre et dans Ton ciel, patiente devant la descente des épreuves,

Remerciant les faveurs de Tes Bienfaits, reconnaissante devant l’abondance de Tes Dons, impatiente devant la joie de Ta rencontre, approvisionnée de piété pour le Jour de Ta Rétribution,

Suivant les règles de Tes élus, se dissociant de la morale de Tes ennemis, occupée à Te louer et à faire Ton éloge, délaissant le monde d’ici-bas.

Puis en posant sa joue contre la tombe de l’Imâm ’Ali, l’Imâm Zayn-ol-’Abidin dit :

Mon Dieu, les cœurs des humbles (mokhbitin) sont éperdus de Toi, les chemins pour ceux qui désirent (râghibin) sont tracés vers Toi,

Les marques de ceux qui se dirigent vers Toi (qâsidin) sont claires, les cœurs des gnostiques (’ârifin) sont effrayés par Toi,

Les voix de ceux qui appellent (dâ’in) montent vers Toi, les portes des réponses sont ouvertes pour eux,

La prière de celui qui s’est confié à Toi est exaucée, le repentir de celui qui est revenu à Toi est accepté, les larmes de celui qui a pleuré de crainte de Toi sont prises en pitié,

Le secours est apporté à celui qui a appelé au secours, l’aide est fournie à celui qui a appelé à l’aide,

Tes promesses sont réalisées pour Tes serviteurs, les faux-pas de celui qui T’a demandé d’en être relevé, sont remis, les bonnes actions de ceux qui agissent sont conservées auprès de Toi,

Les moyens de subsistance descendent de chez Toi pour les créatures, les bénéfices supplémentaires leur sont parvenus,

Les péchés de ceux qui demandent pardon sont pardonnés, les besoins de Tes créatures sont satisfaits auprès de Toi, les rétributions de ceux qui demandent sont prodiguées auprès de Toi,

Les bénéfices supplémentaires se répètent, les tables de ceux qui demandent à manger sont servies, les abreuvoirs des assoiffés sont remplis.

Mon Dieu, exauce ma demande, accepte mon éloge, rassemble-moi avec mes alliés (awliâ’) par le droit de Mohammad, Ali, Fatima, al-Hassan et al-Hussein,

Car Tu es le Maître des Bienfaits, l’Aboutissement de mes vœux, le Summum de mon espoir dans mon ’renversement’ [dans l’Au-delà] et dans ma halte [ma tombe].

Tu es mon Dieu, mon Souverain et mon Maître, pardonne à nos alliés et écarte de nous nos ennemis, empêche-les de nous nuire,

Fais apparaître le mot de la Vérité, rends-le le plus élevé ; invalide le mot vain, rends-le vile, car Tu es puissant sur toute chose.

Traduction de Leila Sourani, Sheikh Abbâs Qommi, Mafâtih al-Jinân (Les clés du Paradis), Editions BAA, 2008, pp. 1140-1144.

Dans la première partie de cette ziyârat, l’Imâm est qualifié de "dépositaire de Dieu" (Amin Allah). Ce dépôt confié à l’Imâm n’est pas la révélation d’un message divin, rôle qui est réservé aux seuls prophètes, mais la réalité existentielle profonde de l’Imâm comme lieutenant de Dieu sur terre manifestant l’ensemble des perfections divines. Cette présence sur terre est qualifiée de "preuve" (hojjat) concrète attestant pour tous les hommes la possibilité d’atteindre le statut d’homme parfait (ensân-e kâmel). Comme le souligne le texte de la ziyârat en décrivant l’Imâm, pour arriver à ce stade, l’homme doit mener de nombreux combats parfois extérieurs mais aussi et avant tout intérieurs contre sa propre âme et ses penchants, afin de tout faire en Dieu et pour Dieu, et non sur la base de son propre égoïsme. Il est ensuite évoqué que la voie permettant d’atteindre une telle perfection est de suivre le Livre de Dieu, c’est-à-dire le Coran et ses commandements.

Le haut degré de perfection de l’Imâm est également souligné au travers du récit de sa mort. Plusieurs versets du Coran évoquent qu’en général, ce sont les anges qui viennent prendre l’âme des hommes lors de leur mort.(1) Il est cependant dit ici que Dieu prend directement l’âme de certains hommes parfaits et de Ses Proches-Amis. Cette réalité atteste le rang éminent de l’Imâm, le lien d’amour qui l’unit à Dieu, mais aussi le fait que lorsqu’il atteint la perfection, l’homme devient supérieur aux anges qui n’ont alors plus la capacité existentielle de se saisir de leurs âmes qui les dépassent dans tous les sens du mot. La première partie de cette ziyârat vise donc à nous faire connaître le haut rang de l’Imâm, qui doit être le modèle de tout croyant.

La seconde partie commence par une invocation où sont formulés les plus hauts souhaits que puisse avoir une personne non seulement monothéiste de par sa croyance, mais dont l’existence même est habitée par l’unicité divine ainsi que par une volonté de se rapprocher de son Créateur.

Chaque croyant se doit de considérer Dieu comme Sage et sachant parfaitement quels sont les réels besoins de Ses créatures. Dans ce sens, il doit donc considérer chaque événement comme étant la manifestation de la volonté divine et l’accepter en tant qu’occasion de se perfectionner et de se rapprocher de Son créateur. Par conséquent, mêmes les épreuves doivent être considérées comme un reflet de l’amour que Dieu porte à Ses serviteurs, en ce sens qu’elles leur donnent l’occasion de prouver la sincérité de leurs croyances, de révéler leurs qualités profondes en terme de patience, de confiance en Dieu… Tout croyant est donc invité à demander à Dieu, au travers de la lecture de cette ziyârat, non seulement la sérénité, mais aussi la satisfaction envers tout ce que Dieu a décrété pour lui. Elle invite chacun à convertir son regard, à ne voir tout comme le reflet de l’amour et de l’infinie sagesse divine habitant toute chose, et donc à être paisible et "rassurée" face à tout événement. L’invocation évoque aussi l’importance de l’amour dans la religion, l’état le plus haut n’étant pas de réaliser les différents rites par obligation, mais par plaisir et amour profond pour Dieu, état qui manifeste l’élévation et la pureté de l’âme. Ce que nous aimons reflète ce que nous sommes, et l’amour d’un croyant pour la prière reflète donc sa sincérité et sa proximité avec Dieu.

L’importance de l’amour pour les Elus de Dieu est également évoquée : seul cet amour permet à l’homme de s’élever à des horizons supra-matériels et de se perfectionner, étant donné que l’amour pour une personne parfaite reflète la recherche et l’amour de la perfection dans la personne même qui aime. L’amour d’une personne n’est, dans le chiisme, jamais séparé du désaveu de ses ennemis : tout amour véritable est considéré comme inséparable de l’éloignement avant tout intérieur de tout ce qui va à l’encontre et est ennemi de l’être aimé, réalité exprimée par les concepts centraux de tavalli (l’amitié et l’association aux Proches Amis de Dieu) qui trouve son achèvement complet dans le tabarri (le désaveu de leurs ennemis). C’est pourquoi, le fait de "se dissocier de la morale des ennemis" est immédiatement évoqué après le fait de "suivre les règles des élus de Dieu". L’importance de l’humilité est aussi évoquée : lorsque la personne considère que tout est le reflet de la sagesse divine, il n’y a plus lieu de plainte. Cette certitude que tout est à sa place se manifeste par un sentiment de modestie qui enveloppe tout l’être. La dernière partie de la ziyârat évoque les différents attributs de Dieu en tant que "Plus miséricordieux des miséricordieux". Il est ici évoqué que Dieu est infiniment proche de Ses créatures, toujours prêt à les écouter, à leur montrer le chemin, à exaucer leur prière, à satisfaire le moindre de leur besoin, à leur pardonner… Après cet éloge, au-delà de tous les souhaits, au-delà du désir d’atteindre le paradis, Dieu est présenté comme l’ultime Aboutissement des vœux. Ainsi, le but de tout croyant dont l’existence est imprégnée de l’unicité divine (movahhed) ne doit plus être que de gagner l’amour et la satisfaction de Son créateur, comme le laisse entendre ce verset du Coran : "Aux croyants et aux croyantes, Dieu a promis des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, pour qu’ils y demeurent éternellement, et des demeures excellentes, aux jardins d’Eden [du séjour permanent]. Et la satisfaction (ridwân) de Dieu est plus grande encore, et c’est là l’énorme succès." (9:72). Parmi ces multiples aspects, la ziyârat apprend donc à vouloir le plus haut, à formuler les aspirations les plus élevées et, par l’amour pour les Amis de Dieu qui vivifie la foi, à s’en rapprocher durant chaque jour de sa vie de croyant.

Notes

1-Certains versets du Coran évoquent que ce sont en général les anges qui prennent l’âme, d’autres que c’est Dieu.

 

 

Schlüsselwörter: