Lorsque l'on retrace les événements de la révolution et son acheminement jusqu'à l'assassinat du Calife 'Othmân, on se rend compte que le peuple en révolte n'était ni insensé ni myope. Il a essayé à plusieurs reprises, à travers ses représentants, de prendre contact avec le pouvoir pour attirer l'attention de 'Othmân sur la mauvaise conduite du régime. Des délégations venaient, des différents coins de la nation, à Médine, pour remettre à 'Othmân leurs revendications et lui exprimer leurs désirs. Mais leurs efforts étaient toujours vains, car souvent repoussés ou mal reçus. Mais c'est l'arrivée de la délégation égyptienne qui fera exploser la situation.

En effet, dès que cette délégation eut quitté Médine, les autorités supérieures ont envoyé au gouverneur d'Egypte des instructions pour en arrêter les membres. Ceux-ci ont appris la nouvelle et sont revenus à Médine, renouvelant leurs revendications avec violence et plus de fermeté, dans une atmosphère de protestation et de colère. Leurs revendications comprenaient ce qui suit:

1- Appliquer le principe de la distribution égalitaire des payes, tel qu'il a été appliqué par le Prophète (P) et mettre fin à la politique de favoritisme, inaugurée par 'Omar et encore en vigueur sous 'Othmân.

2- Épurer l'appareil gouvernemental, notamment, de Marwân Ibn al-Hakam et sa clique influente qui exploitait et conduisait le pouvoir.

3- S'opposer fermement aux convoitises de Quraych et à sa mainmise sur les richesses et les postes-clés, et y mettre fin.

4- Empêcher les émirs d'humilier les fidèles et de bafouer leur dignité, comme ils l'ont fait avec Abû Tharr, lorsqu'il les a défiés et leur a reproché leur conduite déviée.

5- Limiter les pouvoirs des gouverneurs et des émirs en ce qui concerne les dépenses incontrôlées des biens publics et de Kharaj(1).

Ces revendications sont parvenues à 'Othmân. Mais celui-ci les a complètement ignorées, laissant la situation s'aggraver. L'Imâm 'Alî en a craint les conséquences. Il a pris l'initiative de rencontrer d'urgence 'Othmân et lui a dit:

«Les gens sont derrière moi. Ils m'ont parlé de toi. Je ne sais pas quoi te dire. Je ne t'apprends rien que tu ignores, ni ne t'indique rien que tu ne connais. Par Dieu, tu ne peux ni rendre la vue à quelqu'un qui est atteint de cécité, ni apprendre quoi que ce soit à un ignorant. La voie est claire et évidente»,

et d'ajouter:

«Mu'awiya fait sans toi ce qu'il veut - et tu le sais. Il dit aux gens qu'il agit sur l'ordre de 'Othmân. Lorsqu'on te l'apprend, tu ne lui reproches rien».

'Othmân écoutait parfois les conseils de l'Imâm et décidait de faire un peu de réforme. Mais il ne tardait pas à changer d'avis invoquant différents prétextes et n'arrêtait pas un choix définitif.

Voyant l'hésitation de 'Othmân, l'Imâm lui dit:

«'Othmân ne veut pas qu'on lui donne des conseils! Il s'entoure d'une clique de tricheurs dont aucun n'a manqué de s'occuper d'un groupe de gens pour piller leur Kharaj et les humilier». (2)

'Omar Ibn al-'As ameutait publiquement les gens contre la politique de 'Othmân, à tel point qu'il s'est décrit lui-même ainsi: «Je suis Abu 'Abdullâh. Là où je trouve une plaie, je la rouvre. Même si je rencontre un berger, je le monte contre 'Othmân».

'Ayshah, elle aussi, osait s'en prendre à 'Othmân. Dans un discours, elle a brandi la chemise du Prophète (P) et s'écria à son adresse: «Avant même que la chemise du Prophète(P) soit usée, tu as fait tomber sa Sunna(3) dans la désuétude».

Quant à Talha et Zubair, ils sont allés jusqu'à aider les révoltés financièrement pour destituer 'Othmân. Entre temps, les masses venues de toutes parts sont devenues plus révoltées que jamais, très galvanisées, agressives et coléreuses.

L'attitude de l'Imâm 'Alî face à ces révoltés était celle d'un extincteur d'incendie. Il déployait tous ses efforts pour calmer leur colère.

'Othmân s'est vu contraint de demander aux masses en révolte un délai de trois jours pour se réunir avec elles. Ce délai passé, les masses se sont rassemblées devant sa porte. Mais il n'est pas sorti lui-même à leur rencontre. Il a chargé Marwân de s'en occuper.

Celui-ci s'est adressé à elles par des mots insensés et un discours arrogant: «Qu'est-ce qu'il vous arrive de vous rassembler ainsi comme si vous étiez venus pour piller? Que les visages pâlissent! Pourquoi chacun s'est-il mis à chuchoter dans l'oreille de son voisin! Etes-vous venus pour confisquer notre propriété? Allez-vous-en. Par Dieu, si vous voulez nous défier, il vous arrivera ce qui ne vous plairait pas. Retournez chez vous. Par Dieu, avec ce que nous avons, nous ne serons jamais vaincus».

Cette oraison minée était comme la mèche qui allumera le feu de la révolution. 'Othmân envoya sur-le-champ un messager pour faire venir l'Imâm 'Alî. Celui-ci refusa et dit: «Je lui avais dit que je n'y retournerai plus». (4)

Car il estima que Marwân était allé trop loin dans sa logique qui étonna les masses rassemblées, en parlant au nom du Calife et en formulant des propos pleins de sottises et de bêtises insupportables. Il estima que sa médiation n'avait pas de sens puisqu'elle était inutile. Il était convaincu que 'Othmân serait obligé, sous la pression des masses, d'accepter leurs revendications de réforme et d'écarter Marwan et sa clique.

Mais rien de cela ne sera réalisé. Au contraire, tous les faits se sont transformés en indications claires de l'imminence de la révolution. Car la tragédie avait atteint son paroxysme. Et effectivement, la révolution eut lieu, conduisant à l'assassinat de 'Othmân.

Notes :

1- Sorte d'impôt islamique sur la terre.

2- "Daïrat al-Ma'arif al-Islamiyya al-Shi'iya" (Le Cercle d'Etudes islamiques Shî 'ites), tome II, p. 87.

3- La Sunna: la tradition, les faits, les gestes et les paroles du Prophète, qui tiennent lieu de prescriptions religieuses.

4- "Dâïral al-Ma'ârif...", op. cit.

 

 

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